Opéra

Un Korngold sous le signe de l’innovation poétique à Limoges

Un Korngold sous le signe de l’innovation poétique à Limoges

31 janvier 2019 | PAR Gilles Charlassier

En ce début d’année, l’Opéra de Limoges met à l’affiche La Ville Morte de Korngold, un ouvrage généralement réservé aux plus grandes fosses. Avec la mise en scène aussi poétique qu’habile de Sandrine Anglade, le pari est admirablement relevé pour ce qui constitue un des événements de la saison.

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Alain Mercier, le directeur de l’Opéra de Limoges, aime renouveler les formats du répertoire lyrique. La résidence triennale avec le duo Le Lab, Olivier Deloeuil et Jean-Philippe Clarac, avait donné au Peer Gynt de Grieg et Ibsen une authentique dimension de spectacle musical, façonné une inventive Schubert Box à partir d’un spicilège de lieder et remodelé de manière contemporaine, sans la trahir, l’histoire trop connue de Butterfly.

Avec Die Tote Stadt, le chef-d’œuvre de Korngold, qui retrouve les faveurs des salles après un purgatoire de plusieurs décennies, Sandrine Anglade dépasse les limites de la fosse, qui ne peut guère aller au-delà de soixante pupitres, en immergeant les quelque soixante-dix musiciens dans le décor sur la scène, dans des sortes de baignoires de part et d’autre d’un chemin cruciforme en résine noire aux allures de canaux, symbolisant l’atmosphère lagunaire et morbide de la petite Venise belge, Bruges, sans avoir besoin d’être contraint au premier degré. Élémentaire, le dispositif dessiné par Frédéric Casanova, limite peut-être la variété des déplacements des solistes, habillés par Cindy Lombardi, mais est magnifié par la précision millimétrée des éclairages de Caty Olive, vigilants à ne pas créer d’interférences entre les besoins des instrumentistes et la plasticité d’un résultat visuel aux ressources poétiques économes et efficaces. On se laisse ainsi immerger dans la déambulation onirique et spéculaire de l’argument tiré du roman de Georges Rodenbach, Bruges-la-Mort, peuplée de doubles, de songes et de désirs, et relayée par une partition chatoyante.

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Limoges, Pavel Baleff fait ressortir l’instrumentation généreuse, irradiant de couleurs et de textures, avec un engagement expressif partagé par l’ensemble du plateau vocal. Johanni Van Oostrum incarne une Marietta modulant une séduction qui s’appuie sur un lyrisme solide et se prête à merveille aux hallucinations mémorielles du Paul vaillant de David Pomeroy. Le canadien assume sans faiblir l’un des plus difficiles rôles du répertoire pour ténor. La robustesse technique sert une remarquable sensibilité psychologique, au plus près des reflux des sentiments et du souvenir. Assurément le pivot de la soirée en parfaitement synchronie avec le spectacle et l’intrigue.

Les autres personnages qui gravitent autour de lui complètent harmonieusement le tableau. Daniel Schmutzhard ne manque pas de valeur en Frank – et son double Fritz. Aline Martin affirme la bienveillance domestique attendue de Brigitta, quand Jennifer Michel et Romie Estèves s’acquittent des divertissantes Juliette et Lucienne. Victorien et voix de Gaston, Loïc Felix fait retentir la saine clarté qu’on lui connaît, tandis que Pierre-Antoine Chaumien assume l’apparition du comte Albert. Préparés par Eve Christophe, les enfants d’Operakids s’ébaudissent en complément des chœurs réglés par Edward Ananian-Cooper. Un beau pari que cette Ville Morte, entièrement réalisée par l’Opéra de Limoges : le fruit du savoir-faire de l’institution limougeaude, qui n’a rien d’une maison secondaire, mériterait de tourner. L’invention n’est pas l’apanage des plus grands théâtres, au contraire !

Gilles Charlassier

La Ville Morte, Korngold, mise en scène : Sandrine Anglade, Opéra de Limoges, janvier 2019

© S Barek

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Gilles Charlassier

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