Opéra
Tenue de gala pour Les Vêpres Siciliennes à Rome

Tenue de gala pour Les Vêpres Siciliennes à Rome

12 décembre 2019 | PAR Paul Fourier

Les Vêpres Siciliennes, génial opéra de Verdi créé en 1855 à Paris, ouvre la saison 2019-2020 de l’Opéra de Rome. On y trouve un bon quatuor, un chef aux petits soins et une mise en scène assez plate, mais sifflée – on le suppose – en raison d’un trop grand engagement féministe.

En ce temps où les compositeurs devaient être adoubés à Paris, même les plus illustres tel que Giuseppe Verdi n’échappèrent pas à la règle. Ainsi naquirent ces Vêpres Siciliennes, œuvre musicale singulière du Maître basée sur un livret efficace qui ne manque toutefois pas d‘invraisemblances.
Tiré d’un réel conflit historique en Sicile entre les occupants français et les autochtones, l’opéra en fait également un conflit entre deux hommes mûrs, conflit qui rejaillit sur – et broie – deux jeunes amoureux écartelés entre convictions et désir de vengeance, parenté subitement dévoilée, passion et doutes…
La metteure en scène, Valentina Carasco s’attache, tout au long de la soirée, à mettre en évidence le côté sombre et violent de cette histoire qui se termine par un massacre. Concevant une mise en scène plutôt fade que des décors assez laids (de Richard Peduzzi) et un jeu d’acteurs assez sommaire n’améliorent pas, elle introduit cependant une dimension tout à fait intéressante. Épousant, dans cette période #metoo, un parti militant et féministe, elle centre les mouvements du peuple sur sa composante féminine ; et ce, à juste titre d’ailleurs, car, à l’instar de la Duchesse Hélène elle-même, dans ce livret, des femmes siciliennes sont maltraitées par les soldats français. Elle développera le propos durant le très long ballet de l’acte III. Ainsi, après avoir été battues et violées, ces femmes retrouvent leur dignité, entre elles, lors d’ablutions joyeuses, assez dévêtues, où elles affirment une féminité conquérante. Que ce tableau ait déclenché, en ce soir de Première, l’ire et les huées de certains spectateurs (huées que l’on réentendit aux saluts) interpelle.

Dans cette scène, il n’y a rien de révolutionnaire ; la chorégraphie est, il est vrai, contestable, mais ne devrait pas provoquer de telles réactions. On en vient donc à se demander si c’est le message de ces femmes qui dérange, par l’affirmation de leur sexe et de sa puissance, et il est tentant de conclure à des sifflets sexistes ou, pour le moins, d’une société qui vit mal l’émancipation féminine. Sans exclure toutefois non plus, que le public italien ait, en partie hué… Verdi qui, reconnaissons-le, par cette musique de ballet interminable n’a pas recouru là à sa meilleure plume.

« Les Vêpres » est donc un opéra singulier, sombre, désespéré. La plupart du temps, sa musique est sous tension, les passages orchestraux – dont la fabuleuse introduction -, les duos et autres ensembles sont souvent admirables. Alors qu’il l’a composée juste après l’incroyable trilogie RigolettoTraviataLe Trouvère, et vraisemblablement à cause de son format « Grand Opéra », Verdi, ne cédant jamais à la facilité, choie musicalement (et par certains aspects, dramatiquement) ses quatre interprètes principaux, leur offrant des pages nombreuses et variées dans leur forme.
Certes, la longueur de l’ouvrage (4h30 avec les deux entractes) se ressent parfois, notamment lors du ballet, ce qui explique probablement le désamour dont il souffre par rapport à d’autres œuvres du maître.
Se sortir de cette entreprise et mettre en valeur, voire magnifier cet opéra, nécessite de prendre garde à ne jamais relâcher la tension, à conserver le rythme rude imposé par ces événements souvent tragiques, à faire apparaître les contrastes, à faire également, sonner ce grand orchestre sans écraser les solistes.
Épousant amoureusement la partition, Daniele Gatti et l’orchestre de l’Opéra de Rome, dans la fosse, tout comme le chœur maison, sur scène, sont formidables. Avec le talent des chanteurs, le chef sublime, par un accompagnement stylé et attentif, par un subtil équilibre entre les cordes et les percussions, les airs en solo, mais également les magnifiques duos qui parsèment l’œuvre.

Comme pour Don Carlos, l’une des complexités de l’œuvre est la prosodie française et son articulation avec la musique verdienne. On sent qu’elle n’est pas sans poser des difficultés aux chanteurs, dont aucun n’est francophone ; pourtant, il faut leur reconnaître qu’ils s’en tirent honorablement et même mieux lorsqu’il s’agit de John Osborn dont le français, irréprochable, est juste, à tout instant compréhensible, superbement projeté. D’un engagement bluffant, semblant avoir rajeuni, avec un look presque soixante-huitard (cheveux longs et barbe d’usage), ce qu’il fait, vocalement, – même si le rôle de Henri est un peu lourd pour lui -, est admirable. La ligne de chant est, constamment, de toute beauté, le legato magnifique sans parler des aigus, nombreux dans ce rôle, pour lesquels il évolue en son terrain de prédilection. Roberta Mantegna, dans le rôle d’Hélène, inquiète, au début de la représentation, démarre avec une voix très dure dans le médium et des suraigus agressifs, dont on trouvera possiblement la cause dans le trac de cette prise de rôle qui plus est, en une soirée aussi mondaine et médiatisée que celle-ci. Elle emporte ensuite l’adhésion par un instrument qui s’assouplit dans la durée et par ses superbes aigus piani qui semblent être l’atout maître de la soprano. On espère simplement qu’elle n’est pas en train de se brûler précocement les ailes, par la fréquentation de rôles très lourds, trop probablement pour son jeune âge.


À côté de ces deux jeunes tourtereaux, la plus ancienne génération est, ce soir, représentée par Michele Pertusi et Roberto Frontali. Le premier, dans le rôle de Procida, confirme l’impression qui fut celle des Masnadieri de Milan. La voix n’est certainement plus la plus séduisante – on connut notamment l’air « Et toi, Palerme » autrement puissant – mais la présence scénique et dramatique, si propre au chanteur, est extraordinaire. Le personnage, antipathique au possible, prend un pouvoir d’attraction peu commun et l’alchimie de l’artiste qui arrive à transcender ses faiblesses joue à fond. Roberto Frontali campe Montfort, l’autre brute de l’histoire, et offre un double assez étonnant de Procida. Le baryton qui n’est pas, non plus exempt de petits défauts, donne au personnage toute l’ambiguïté de l’intraitable gouverneur français dont le talon d’Achille – qui le conduira fatalement à sa perte – est l’amour pour ce fils qui le rejette. Le solo du début d’acte III chanté d’une voix qui traduit le désarroi, sans effets inutiles, soutenu par les cordes magnifiquement dirigées par le chef, était d’une beauté poignante.

Ainsi, c’est le travail d’équipe (dont on peut créditer Gatti), l’homogénéité, un ensemble qui permet d’amener, en harmonie, le vaisseau imposant de ces Vêpres à bon port, qui satisfait pleinement. On doit d’ailleurs ajouter la contribution à cette réussite collective de : Irida Dragoti (Ninetta), Saverio Fiore (Thibault), Francesco Pittari (Danieli), Daniele Centra (Mainfroid), Alessio Verna (Robert), Dario Russo (le sire de Béthune), Andrii Ganchuk (le Comte de Vaudemont).
Ce mardi 10 décembre était, cette année, la soirée d’ouverture de la Saison romaine ; s’y pressait, de fait, le gratin de la capitale italienne. Saluons l’audace de la direction du Teatro dell’Opéra, capable de programmer cette œuvre du compositeur chéri des Italiens, dans sa langue originale, et, malgré les longueurs, dans sa version intégrale.

Et attendons – au risque de se répéter – la même hardiesse de la « Grande boutique » parisienne pour rappeler que son histoire prestigieuse s’appuie aussi sur les œuvres qui furent créées pour elle, au temps où les compositeurs affluaient dans la capitale parisienne.

© Yasuko Kageyama – Teatro dell’Opera di Roma

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