Opéra

Une Favorite servie par un quatuor de choc

Une Favorite servie par un quatuor de choc

05 mars 2019 | PAR Paul Fourier

L’opéra français de Donizetti était à l’affiche dans deux distributions au Teatro Massimo de Palerme.

La tradition italienne dans les grands théâtres de la péninsule, dont Palerme, ne se limite heureusement pas aux seules partitions écrites pour la langue de Dante. Ils font également de belles places aux œuvres composées pour la France, dont cette favorite, que le prolixe Donizetti livra à l’Opéra de Paris en 1840.
Le livret raconte les malheurs d’une favorite ballotée entre son amant royal et un soldat dont elle s’est éprise fort imprudemment. Prisonnière de son statut infamant, elle sombrera dans la déchéance jusqu’à en mourir. On tient donc là les ingrédients parfaits du drame que le public de l’époque romantique adorait.
Cependant, écrire au 19e siècle pour la grande maison parisienne n’était pas sans contraintes et devait respecter des codes stricts avec notamment l’inclusion d’un ballet dont il faut rappeler qu’il était plus motivé par le goût pour les danseuses des riches aristocrates qui se rendaient à l’opéra, que pour des considérations exclusivement artistiques.
Du 19e siècle, le Teatro Massimo a conservé une mise en scène (de Allex Aguilera) et une gestion classique du ballet qui n’auraient pas déparé à la création de 1840 ; la direction d’acteurs se retrouve à l’avenant avec des solistes souvent propulsés en avant-scène pour leurs airs et des chœurs dont la gestuelle est proche de la caricature. Les costumes conçus par Francesco Zito sont néanmoins fort beaux. Le ballet, coupé dans la plupart des productions, mais ici donné en intégralité est interprété sans génie par les danseurs du Teatro Massimo et parait bien long.
Cela n’entame heureusement pas le plaisir que nous ont prodigué les chanteurs dans les deux distributions en alternance.
L’opéra exige au moins quatre grandes voix pour, outre Léonor, la favorite et Fernand, le soldat, le roi, Alphonse, et le moine gardien des mœurs, Balthazar.
Ces quatre rôles étaient respectivement assurés par Sonia Ganassi (première distribution) et Raehann Bryce-Davis (seconde distribution) pour Léonor, John Osborn et Giorgio Misseri pour Fernand, Mattia Oliveri et Simone Piazzola pour Alphonse et enfin Marko Mimica et Riccardo Fassi pour Balthazar.
La Favorite est un des opéras les plus cruels pour l’héroïne. Victime de son statut, femme flétrie comme on marquait les prostituées à la fleur de lys, Léonor ne peut vivre que lorsqu’elle est sous la coupe de son royal amant. Cette protection s’effaçant, victime des hommes qui la malmènent, elle n’aura d’autre choix que d’aller mourir, cachée, dans la honte. Cet opéra a, par sa dénonciation du sort de cette femme, qui a le tort de ne pas concevoir l’amour comme il faut, et par la description sans concession d’un monde de mâles carnassiers pour le sexe opposé, un côté féministe avant l’heure.
C’est dire qu’il faut pour Léonor une comédienne et un organe capables de traduire successivement la passion amoureuse, la crainte et la soumission rétive puis la déchéance. Sonia Ganassi manque malheureusement de l’ampleur vocale essentielle dans les premières parties et dans le grand air « Ô mon Fernand ». Le timbre est uniformément beau, mais le chant n’a pas l’éclat nécessaire aux sauts de registre de la partition. En revanche, en parfaite représentante du style belcantiste, elle apportera, au dernier acte, l’émotion de cette femme qui souffre et se bat jusqu’au bout pour regagner à l’instant suprême, le cœur de son amoureux.
Dans la seconde distribution, si l’on passe sur un français souvent difficilement compréhensible, Raehann Bryce-Davis n’est jamais prise en défaut vocalement ; elle a un grave charnu et des aigus faciles chargés d’un sympathique vibratello. On trouve là une Favorite stylée capable de dispenser un grand air et une cabalette impressionnante avec une gestion superbe des sauts de registre. Avec quelques cours de français et en persévérant dans un rôle fait pour elle, cette Favorite devrait se ranger parmi les grandes.

D’ailleurs, la maîtrise de notre langue est inégale, mais bien plus satisfaisante dans la première distribution que dans la seconde : Olivieri, Mimica et Piazzola s’en sortent avec honneur.
Et s’il en est un dont la prononciation est parfaite, inouïe dirons-nous même pour un américain, c’est John Osborn dont chaque intervention est un véritable miel pour notre oreille. Il est aujourd’hui, avec son compatriote Michael Spyres, l’un des grands descendants des glorieux serviteurs de ce répertoire qui inclue également Meyerbeer. Le style, l’interprétation, le phrasé ne seraient évidemment rien sans une voix totalement adaptée à la tessiture de Fernand. C’est le cas. Il faut entendre ces accents lorsque, effaré, il répète « En épousant la maîtresse du roi » et on se prosterne à l’issue de l’air « ange si pur », modèle de perfection stylistique.
Le roi Alphonse nous procure un double plaisir malgré deux voix assez différentes qui traduisent deux caractérisations du personnage ; dans la première distribution, Mattia Oliveri livre un chant à la fois sensuel et plein d’autorité et campe un roi qui doute, mais se rend à la raison d’État. Ce baryton qui fait une très belle carrière est malheureusement absent des scènes françaises. En alternance, Simone Piazzola apporte sa projection et ces aigus de toute beauté qui en font un roi sensible dont les ambiguïtés rejoignent presque celle du Philippe II du Don Carlos de Verdi.
Dans le rôle de Balthazar, la belle voix de Marko Mimica possède ces graves impressionnants parfaits pour cet imprécateur hystérique qui demande la tête de la Favorite. Un peu en deçà, Riccardo Fassi n’a nullement démérité dans le rôle.
Dans les seconds rôles, Blagoj Nacoski n’est pas le plus beau des Gaspar et Clara Polito a la voix requise et est efficace dans Inès sans être inoubliable.

La direction de Francesco Lanzillotta est inégale. Elle est très juste dans l’ouverture qui par l’utilisation des cuivres annonce le drame à venir tout comme dans les accents de marche funèbre parfois soulignés dans le dernier acte. Il accompagne également avec finesse les artistes lorsqu’ils sont en configuration intime. En revanche, l’orchestre est trop tonitruant dans les scènes de groupe où les solistes peinent du coup à émerger dans ce déchaînement musical.
Le chœur très présent dans la partition de Donizetti, notamment celui des hommes dont le jugement hypocrite lié à l’honneur se fait entendre, est magnifiquement servi par la formation du Teatro Massimo.
Ainsi, nonobstant une mise en scène qui mériterait d’être modernisée, voilà un opéra du maître Donizetti livré avec tout l’art d’une équipe composée des interprètes idoines pour aboutir à un spectacle homogène de haute qualité. Servir les plus significatives pièces du bel canto avec ce professionnalisme, c’est bien souvent l’apanage des grands théâtres italiens. Palerme brille avec panache dans cette mise à l’honneur du grand répertoire.

© Franco Lannino

 

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