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NOVA_XX : les femmes et l’innovation, c’est l’histoire de l’innovation tout court ! (Entretien avec Stéphanie Pécourt, directrice du Centre Wallonie – Bruxelles à Paris)

NOVA_XX : les femmes et l’innovation, c’est l’histoire de l’innovation tout court ! (Entretien avec Stéphanie Pécourt, directrice du Centre Wallonie – Bruxelles à Paris)

12 décembre 2019 | PAR Sylvia Botella

NOVA_XX – Haro sur les héros – s’expose au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, Toute La Culture a rencontré Stéphanie Pécourt pour parler de l’innovation au féminin.

 

Il y a trois ans, vous avez créé NOVA _XX la biennale dédiée à l’innovation technologique, scientifique et artistique en mode féminin aux Halles Saint Géry à Bruxelles. Quelles sont les raisons qui vous ont amenée à imaginer cette biennale ?
Plusieurs raisons sont à l’œuvre. Au moment où j’ai décidé de créer NOVA_XX, le projet d’une fresque sur les innovateurs du siècle a été dévoilé. Et aucune femme n’y était représentée. Cela m’a interloquée et fait prendre conscience à quel point les femmes étaient minorisées, reléguées à la périphérie. Ce qui m’a toujours intéressée, c’est d’être la témoin des mutations, aussi bien dans le champ artistique que dans le champ sociétal. Force est de constater que le champ des arts numériques est celui où s’opérent le plus de mutations. Pourtant, je ne voyais que des hommes blancs dans les expositions ou les festivals des arts numériques, dessinant ainsi une vision très masculine, très « excluante ». Je ne me reconnaissais ni dans cette démarche ni dans cette approche de la création considérée comme « innovante ». J’ai donc été amenée à me poser la question des représentations des femmes dans un champ qui se revendique totalement novateur et expurgé des clichés des champs traditionnels. Alors que dans les faits, il réitère et renforce l’exclusion des femmes en particulier, et des minorités plus largement.

Aujourd’hui, NOVA_XX – Haro sur les héros – s’expose au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris. En 2019, quelles sont les nouvelles questions que vous vous êtes posées au moment de sa conception ?
Bien que les médias se saisissent de plus en plus de la question des égalités, entre les sexes ou de la question de la représentation des femmes, il reste beaucoup à faire. Par exemple, nombreuses sont encore les élites qui s’engouffrent dans les logiques de type patriarcales. Pour moi, cet état de fait est l’objet d’une remise en question permanente.
Lors de la première édition de NOVA_XX, une de mes ambitions était notamment de mettre en lumière les mythologies et les figures féminines : regardez comment nous, les femmes, sommes fortes ! Regardez comment nous, les femmes, avons marqué l’histoire.
En 2019, NOVA_XX soulève dans son sillage de nouvelles questions : comment pouvons-nous changer de paradigme ? Comment pouvons-nous valoriser des génies, des démarches sans pour autant porter aux nues les plus fortes, les plus belles ou les plus magiques ? En outre, il est important de souligner que c’est bien dans le mainstream numérique que la représentation des hommes est particulièrement importante. Et qu’a contrario, c’est dans les niches du numériques – qui sont la traduction de la quatrième révolution industrielle marquée par la complémentarité des champs, art et sciences, etc.-, qu’on retrouve le plus de parcours féminins. Le Bio-art est un des exemples les plus notables.
Autrement dit, notre approche est résolument « déstructurante » et totalement fondée sur la volonté de changer de paradigme. Il nous importe en effet de changer notre manière d’appréhender ce qu’est le talent et d’aborder la question polysémique de l’innovation dans son acceptation la moins « accélérée », la moins « masculine ».

À l’instar de l’exposition Haro sur les héros, il y a des concerts, des conférences, des performances sélectionnées par un jury regroupant (Bozar.Lab, iMAL, KIKK festivalet le Théâtre de Liège) associés à quatre opérateurs français (Art [ ] Collector, la Biennale de l’image tangible, la Galerie Charlot, Némo). Et augmentées par la collection privée du cabinet d’avocats LIME. Quelles conversations, les artistes veulent-elles engager sur les questions sociétales ?
Au delà de la question du médium, on observe que bon nombre d’œuvres présentées au NOVA_XX pose la question de l’interconnectivité et du rapport à l’environnement. Par exemple, on peut citer l’œuvre « An evolution game /Decay » de Pepa Ivanova, elle traite de la question de l’existence à l’ère de l’anthropocène. L’artiste a développé des mini cellules ou sculptures inspirées par des manipulations chimiques qui évoluent au fur et à mesure de l’exposition et des visiteurs. Ou l’œuvre « Creatures/Cluster » de Katerina Undo qui est une métaphore du système nerveux, et qui questionne les traces de l’ère numérique. Ou encore l’œuvre ciné « Lagunas « de Laura Colmeneres Guerra qui pose clairement la question des enjeux environnementaux et celle de notre responsabilité collective face à l’incidence de nos activités humaines sur l’écosystème terrestre.
NOVA_XX est notre espace de liberté. Le jury a choisi des œuvres et des artistes engagées sur des questions sociétales qui transcendent l’art numérique. Il nous apparaît important de mettre au jour des œuvres complexes. Il faut insister sur la complexité. Plus que jamais, il est nécessaire de mettre l’accent sur des choses qui parlent de notre temps via des médiums qui permettent d’appréhender la réalité de manière fondamentalement différente.

Est-ce que l’innovation technologique, scientifique et artistique permet de mieux comprendre les inégalités entre les sexes et de mieux penser l’émancipation des femmes ?
Je ne le pense pas. En revanche, de part sa marginalisation des femmes, elle pose la question des inégalités. Par exemple, la performance de clôture « Wikifémia Computer grrrls » de Cécile Babiole et Anne Laforest soulève une question intéressante : Comment est-il possible, en 2019, qu’une plateforme telle que Wikipédia qui se veut collaborative, et qui devrait normalement ne pas souffrir des mêmes scories que celles de l’histoire « classique », comporte, dans sa version francophone, seulement 17% de biographies de femmes ?

Selon la philosophe Geneviève Fraisse, créer serait plus efficace que de faire de la politique. Qu’en pensez-vous ?
Pour moi, ce sont des modalités différentes. Et puis, qu’est-ce que ça signifie « mieux faire » ? Qu’est-ce qui relève du progrès ? Et par à rapport à quel objectif ? Qu’est-ce qui constitue notre contrat social ? Être un artiste, avoir une pratique artistique, c’est de facto politique. Mais elles ne se substituent pas. Après, nous pouvons nous disputer : pourquoi donner une autre fonction à l’art que celle de l’art lui-même ? À ce propos, j’aime beaucoup la réflexion de Gramsci : « l’art est éducatif en tant qu’art, et non en tant qu’art éducatif ; car en tant qu’art éducatif, il n’est rien ; et le rien ne peut enseigner ». L’art est un acte de résistance parce qu’il échappe à une fonctionnalité autre que la sienne. C’est en ces termes que se pose également la question de la subversion.
Je suis toujours un peu embarrassée lorsqu’on dit : Est-ce que l’art ne peut pas servir à fédérer la société ?! J’aimerais plutôt dire : l’art peut se suffire à lui-même. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il est nombriliste.
À nouveau, je crois que l’art est un moyen de mieux saisir la complexité, surtout dans une société où tout est simplifié. Ce qui est le cas de la parole politique qui est devenue quasiment inaudible, aujourd’hui. L’art est une forme d’apprentissage aux vertus de la complexité, des réponses non simplistes.

Rendre visible les femmes est-ce suffisant pour fabriquer une histoire de l’art versus nouvelles technologies au féminin ? Ne faut-il pas mettre au jour également des lignées ?
Oui, tout à fait ! C’est tout l’enjeu des œuvres présentées à NOVA_XX. Et de la performance « Wikifémia Computer grrrls » en particulier. Il s’agit moins de mettre en question des individualités que de travailler sur le système de manière structurelle et systémique. Nous devons pouvoir écrire quelque chose de cohérent et qui se répond. Il ne s’agit pas de s’attarder sur la glorification des figures comme le fait l’histoire de manière générale !

Kay McNulty, Betty Jenning, Betty Snyder, Marlyn Meltzer, Fran Bilas, Ruth Lichterman, surnommées les «ENIAC six», ont été les premières à programmer l’ENIAC, l’un des premiers ordinateurs de l’histoire. Pourtant encore aujourd’hui, les entreprises du numérique sont les moins paritaires. Comment peut-on hacker la réalité ?
On a trop tendance à oublier que dans les années 1960 – 1970, les femmes étaient majoritaires dans les secteurs de l’informatique et de la recherche. Il est important de rappeler qu’à l’époque où l’informatique n’avait pas encore ses lettres de noblesse, les femmes avaient le droit de cité. Dès l’instant où l’informatique s’est « mathématisée » voire « noblifiée » les femmes ont été reléguées à la périphérie. Par exemple, cela fait un peu plus de 30 ans, que les femmes déposent moins de brevets. Ce qui pose la question de la revendication du génie créatif. Si les femmes déposent de moins en moins de brevets, c’est parce qu’elles occu

pent peu les sphères qui peuvent les y encourager. Dans les faits, la plupart des laboratoires sont dirigés par des hommes qui ont eux la possibilité de déposer des brevets. Il est intéressant d’observer que l’informatique n’est pas originellement masculine mais qu’il y a bien eu un renversement à relier à la question du pouvoir du champ. Ce constat est passionnant. Il faut en être conscientes pour ne plus être dominées.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la rencontre Pour une révolution coperniecienne – De 0 à 1 qui aura lieu le 12 décembre prochain au Centre Wallonie-Bruxelles ?
La rencontre Pour une révolution copernicienne – De 0 à 1 synthétise bien ce qu’est NOVA_XX ! Elle donne à entendre la parole des femmes, qu’elles soient artistes travaillant dans le Bio-art, ingénieures ou juristes spécialisées dans les entreprises digitales. À nouveau, il est important de faire se croiser les corporations, les paradigmes et les divers points de vue sur la question de l’innovation. Et de mettre au jour les obstacles que les femmes doivent surmonter dans les sphères du pouvoir. Ici, nous voulons livrer une vision alternative du talent !

Click here :
Nova_XX – Haro sur les héros du 29 novembre 19 au 5 janvier 20
Conférence Pour une révolution coperniecienne – De 0 à 1 modérée par Corinne Boulangier (Corporate Innnovation Manager, RTBF) le 12 décembre 19
https://www.cwb.fr

 

Visuel : ©Pam&Jenny

Portrait : Centre Wallonie-Bruxelles à Paris- Magalie Martin.

Live in Blue au Bridge le 10 décembre – Concert Performance
Tenue de gala pour Les Vêpres Siciliennes à Rome
Sylvia Botella

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