Opéra

Un équipage de haut vol sur le pont d’un Pirate genevois

Un équipage de haut vol sur le pont d’un Pirate genevois

25 février 2019 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Bellini, il Pirata, était donné, pour deux représentations au Grand Théâtre de Genève (fraîchement rouvert). Un après-midi de luxe !

Il est des partitions de Bellini moins connues que d’autres, et probablement à juste titre. Il Pirata, son troisième opéra n’est pas de taille à rivaliser avec la sublime Norma ni avec le catalogue d’airs redoutables des Puritains et on sent que le compositeur était encore à la recherche de son style musical. De plus, l’histoire ne brille pas par une originalité débordante et suit même (une fois n’est pas coutume chez Bellini) un fil linéaire avec peu d’aspérités. Bref, on se retrouve dans la configuration de la soprano qui voue un amour malheureux au ténor, amour contrarié par le méchant baryton. Cette relative paresse du livret rend d’autant moins gênante une version concert.
Il n’en reste pas moins qu’il y a de très belles pépites dans cette partition et que chaque protagoniste a ses morceaux de bravoure. À tel point d’ailleurs qu’il faut un plateau de choc pour l’interpréter !
Ce fut le cas cet après-midi ensoleillé, à l’intérieur comme à l’extérieur du grand théâtre de Genève.

La direction de Daniele Callegari est totalement adaptée au bel canto de Bellini : rythmée, enveloppante quand il faut et avec cette dose d’accélérations qui donne toute sa dynamique à cette musique. Il est respectueux des voix et fournit ainsi le confort nécessaire aux artistes en les menant avec attention à bon port et leur permettant de porter cette partition avec toutes ses difficultés. Il s’appuyait, de surcroit, sur une formation de grande qualité, l’Orchestra Filarmonica Marchigiana, et des chœurs superbement dirigés par Alan Woodbridge.

L’excellence vocale était au rendez-vous sur scène.

Le premier à faire une démonstration de bel canto flamboyant fut Michael Spyres dans une forme olympique, enchaînant des aigus stratosphériques avec une facilité déconcertante et affrontant les morceaux de bravoure avec un engagement dramatique exemplaire et une voix totalement adaptée au rôle de Gualtiero. Cette belle immersion de l’artiste dans la partition, dont les lèvres semblaient chanter les autres parties en plus de la sienne, fut même assez bluffante pendant toute la représentation à un point tel qu’il alla jusqu’à verser une larme pendant l’air final de sa partenaire. Digne héritier de Rubini, pour lequel le rôle a été écrit et que Bellini qualifiait d’« ange », ces rôles de ténors romantiques sont faits pour lui ; on a tellement plaisir à le voir dans ce répertoire dans lequel il est souverain qu’on aimerait qu’il vienne s’y frotter plus souvent.

L’annulation de Marina Rebeka permit à Roberta Mantegna de relever le gant et de reprendre le rôle d’Imogène dans lequel elle était en alternance avec Sonya Yoncheva à la Scala en juin dernier (elle dut en outre la remplacer en cours d’une représentation). Dès son entrée, on est impressionné par la puissance, l’assurance, la technique. On peut chicaner sur la beauté du timbre. Mais toutes les caractéristiques du bel canto sont là, on dirait même éclatantes, dans une partie aussi difficile : la vocalisation est impeccable, les aigus triomphants, la voix est large et homogène dans tous les registres. Lorsque nécessaire, elle sait également alléger ses moyens comme dans le trio de la fin de l’acte I. À juste titre, ses deux grands airs ont mis la salle en délire et son sourire aux applaudissements démontrait bien la joie qui était la sienne d’interpréter ce rôle et d’y être reconnue. Ce faisant, la chanteuse trentenaire qui a déjà à son palmarès quelques héroïnes lourdes (dont Leonora du Trouvère), et qui se prépare à aborder Aïda, ne devrait pas hésiter à rester dans un domaine qui, même s’il est ardu, semble parfaitement fait pour elle. En tout cas, la grâce des remplacements nous a permis de l’entendre et c’est indéniablement une artiste à suivre. Avec gourmandise !

Franco Vassallo est coutumier des méchants dans le bel canto; il possède un organe puissant, large, propice aux emportements et ne manque pas d’aigus. Apparaissant tardivement dans le premier acte, il complète le trio de choc, amenant un bonheur de plus. Il est aujourd’hui incontestablement un des barytons idéaux pour ce répertoire.
Roberto Scianduzzi est toujours ce chanteur de grande classe qui apporte sa belle voix de basse au rôle de Goffredo. Enfin, même dans des rôles courts, Kim Hun et Alexandra Dobos-Rodriguez assurent parfaitement les seconds rôles.

On regrette en permanence l’absence de bel canto à l’Opéra de Paris ; il est heureusement abordé périodiquement par le théâtre des Champs-Élysées et les opéras de régions (Marseille, Bordeaux, Toulouse). Genève eut la bonne idée de programmer cet opéra rare tout en s’offrant une distribution et une direction de grande classe. Pari gagné !

Visuel : ©Paul Fourier

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Paul Fourier

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