Opéra
Une Carmen sans clichés et sans chichi à l’Opéra Bastille

Une Carmen sans clichés et sans chichi à l’Opéra Bastille

18 novembre 2022 | PAR Hannah Starman

L’œuvre phare de Bizet, revue par le célèbre metteur en scène catalan Calixto Bieito, s’articule autour d’une manifestation résolument contemporaine de la violence des rapports de force entre les hommes et les femmes. Dans un décor minimaliste et dépourvu de tout exotisme ou banalité, Bieito nous propose une Carmen hiératique et impérieuse, qui soumet sans séduction, désire avec mépris et meurt consternée que l’on ose lui couper la gorge.

Carmen imaginée par Calixto Bieito n’est certainement pas la femme fatale et sorcière à ses heures libres de la nouvelle de Prosper Mérimée. Mais son absence de séduction ne la rend pas pour autant émancipée et encore moins féministe. Bieito a eu l’intelligence et la délicatesse de construire un personnage complexe, concret et crédible, qui reflète son époque et n’incarne qu’elle-même.

La maîtrise souveraine de Gaëlle Arquez

Gaëlle Arquez interprète le rôle de Carmen avec exigence et gravité. Loin du stéréotype de la séductrice diabolique, elle sait se montrer austère et hautaine envers les soldats machistes qui la sollicitent avec insistance dès son entrée en scène. Même Don José n’arrive pas à lui arracher le moindre balancement de hanches charmant ou sourire espiègle. Quand Carmen enlève sa culotte pour enfourcher son amoureux fraîchement déserteur, soumis et dégoûté par son propre désir, on se demande si elle ne va pas lui administrer une gifle. Mais on devine, derrière l’armure solitaire et égoïste de Carmen, un orgueil pudique et une tendresse fragile lorsqu’elle embrasse délicatement son amant éconduit avant de rejoindre un Escamillo étincelant et plein de promesses. 

Lisant son avenir dans les cartes dans le troisième acte – « Moi d’abord, ensuite lui. Pour tous les deux, la mort » –, Carmen semble détachée, comme peut l’être une femme qui vit dans un monde où 80 000 féminicides sont commis chaque année. Carmen ne croit pas non plus qu’elle puisse un jour alimenter ces funestes statistiques. Son cri de surprise quand elle sent la lame de la navaja sur sa gorge et son obstination à tenter quelques pas, malgré sa carotide sectionnée en témoignent. L’allure racée de Gaëlle Arquez et sa voix ample, chaude et si impeccablement maîtrisée qu’elle en devient menaçante, projettent une suffisance qui se déploie face à un Don José vaincu d’avance.

Un équilibre salutaire entre les interprètes masculins

Le superbe ténor américain Michael Spyres dans le rôle de Don José semble idéalement assorti à cette Carmen péremptoire de Bieito et Arquez. Grassouillet, visage souriant avec les yeux du cœur et les joues roses d’un enfant de chœur du Midwest, Don José par Spyres est l’incarnation on ne peut plus achevée du mâle impuissant poussé dans ses retranchements, vers une violence lâche et meurtrière par une femme qui lui échappe. Le timbre clair et beau de Michael Spyres, son vibrato léger et délicat et son aisance dans les aigus complètent le personnage et imbibent les airs emblématiques de Don José – « La Fleur que tu m’avais jetée » et « Tu ne m’aimes donc plus » – d’un pathos tellement exaspérant qu’il force le respect.

Escamillo, le torero conquérant aux allures de gangster, manque quelque peu de mordant face à cette Carmen qui n’en fait qu’à sa tête. Lucas Meachem, le grand baryton américain, repéré en 2006 dans un bar à karaoké, a certes un physique autrement imposant que Spyres, mais son aspect convenu ne lui permet pas de développer une chimie convaincante avec Carmen. Néanmoins, la performance de Meachem est solide et sa voix, puissante et profonde, offre un répit aux spectateurs épuisés par les lamenti d’un Don José en proie à sa passion.

Golda Schultz et l’affranchissement jubilatoire de Micaëla 

En revanche, Micaëla, la jeune et timide messagère de ses incarnations traditionnelles, est admirablement réinventée par Bieito et interprétée avec panache par Golda Schultz. Prénommée d’après Golda Meir et élevée par une mère féministe, la soprano sud-africaine confère à Micaëla une puissance sans précédent. La présence scénique de la soprano est fraîche et affirmée. Sa Micaëla fait fi de l’innocence, de la pureté et du devoir filial qu’elle est censée incarner, elle livre une interprétation intense de « Je dis que rien ne m’épouvante ». Boucles assumées et sac à main en bandoulière, cette nouvelle Micaëla va observer avec curiosité une Carmen lasse et assise par terre avant de lui cracher au visage et tourner les talons, la tête haute et le sourire aux lèvres.

Un pittoresque ensemble d’excellents seconds rôles

Les brochettes de bandits – Le Dancaïre (Marc Labonnette), Le Remendado (Loïc Félix) et Lillas Pastia (Karim Belkhadra) – et de soldats – Zuniga (Alejandro Baliñas Vieites) et Moralès (Tomasz Kumiega) sont formidablement guindées et drôles à souhait. De même, Frasquita (Andrea Cueva Molnar) et Mercédès (Adèle Charvet), les bohémiennes chipies qui accompagnent Carmen, épatent avec leurs costumes tapageurs et leurs airs cocasses. La performance de l’ensemble des seconds rôles est excellente et le chœur de l’Opéra national sous la maîtrise de Ching-Lien Wu et Gaël Darchen impressionnent, tant par leur qualité vocale que par l’humour de leur jeu sur scène. Dans la fosse, Fabien Gabel, qui fait ses débuts à l’Opéra de Paris, sait faire sortir des contrastes, des textures et des tempos, et maintient un bon équilibre entre l’orchestre et les chanteurs.

Carmen jusqu’au 25 février 2023 à l’Opéra Bastille (pour les variations de distribution, consulter le site de l’Opéra).

Visuels : Carmen 2022-2023 © Guergana Damianova – OnP

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Hannah Starman

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