Fictions
Elena Ferrante : « Frantumaglia » ou l’intimité de l’artiste

Elena Ferrante : « Frantumaglia » ou l’intimité de l’artiste

26 février 2019 | PAR La Rédaction

Gallimard publiait en janvier dernier le dernier opus de l’autrice italienne Elena Ferrante, à l’origine des bestsellers « L’amie prodigieuse ». Figure secrète de la littérature contemporaine qui, malgré le succès, tient à rester anonyme, Elena Ferrante dévoile ici de nombreux échanges épistolaires avec ses éditeurs, des journalistes, des artistes. Au fil de cette correspondance se dessine le portrait d’une personnalité entière et sans concession.

Par Léa Schiavo. 

« Frantumaglia ». Sous ce terme, néologisme napolitain attribué à sa mère désignant des émotions et sentiments contradictoires, Elena Ferrante fait référence aux fragments d’expérience, d’émotions qui ont jalonné sa vie et nourri son écriture.
« Un matériau hétérogène qu’il est difficile de définir. Tu vois quand on est obsédé par quelques notes de musique qu’on ne sait rattacher à quoi que ce soit et qui, une fois fredonnées, se changent en une tout autre chanson ? Ou quand on se rappelle un coin de rue sans pouvoir le situer ? Pour donner une étiquette à ces fragments, j’utilise un mot que ma mère employait : frantumaglia. Ce sont des petits et grands morceaux dont il est ardu de déterminer la provenance et qui font du bruit dans la tête, qui vous mettent presque mal à l’aise dans certaines occasions. »
Et de ces fragments, peut naître un roman.
Elena Ferrante célèbre l’expérience de vie comme porteuse de créativité et nous le raconte à travers des écrits adressés à ses éditeurs, des journalistes, des artistes. Ces personnes, qui ont collaboré avec elle ou bien n’ont pas réussi, lui adressent des questions que le lecteur voudrait poser. Très secrète, elle écrit sous pseudonyme et n’est jamais apparue en public : elle porte ainsi une attention presque instinctive à ce qu’elle peut et doit dévoiler, lors d’interviews ou de collaborations. Et ce, sans jamais se départir de son honnêteté artistique. Une sincérité ressentie au fil des pages, comme si ce recueil consentait à faire entrer le lecteur dans l’univers très intime d’un écrivain.
Sans fard, avec franchise et humilité, Elena Ferrante engage une réflexion sur les relations mère-fille – un thème très présent et récurrent dans ses œuvres -, sur la condition féminine. L’autrice dévoile ses émotions, ressenties lors processus de création et partage ses sources d’inspirations. Situé dans un contexte politique et social – les documents courent de 1991 à 2016, date à laquelle ont été ajoutés les feuillets concernant l’écriture de « L’amie prodigieuse », Elena Ferrante donne au passage de courtes analyses et critiques de l’Italie de Berlusconi et explore notamment le statut d’autrice, dans un univers littéraire encore largement dominé par les hommes.
Elle nous parle aussi de condition sociale à travers Naples, ville pour laquelle elle éprouve un mélange d’adoration et de répulsion. Un lieu qui l’a vue grandir et qu’elle a fui, par volonté d’échapper à un certain déterminisme social. Son expérience napolitaine devient source d’inspiration. La fuite comme solution pour un avenir meilleur, le déchirement entre origines et ascension, quelque part entre récompense et fardeau ; c’est un thème qu’Elena Ferrante déploie dans ses ouvrages et donne ici la genèse de ce fil conducteur.
Par ces fragments de parole, le lecteur a le privilège d’accéder à l’intériorité, faite de paradoxes et de contradictions, d’une autrice encore mystérieuse certes, mais dont on ressent la générosité et l’érudition. Une sensibilité retranscrite avec densité, dans un format qui peut s’avérer rébarbatif, mais on trouve un écho certain dans ses multiples réflexions sur la création, la beauté du quotidien, la sociabilité, le féminin.

Elena Ferrante, Frantumaglia, Gallimard, 464 pages, 23 euros, sortie le 3 janvier 2019. 

visuel : couverture du livre

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La Rédaction

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