Opéra

Des brigands, le chaos et un grand chef à la Scala de Milan

Des brigands, le chaos et un grand chef à la Scala de Milan

04 juillet 2019 | PAR Paul Fourier

I Masnadieri, opéra de Verdi qui ne manque pas de défauts, fait pourtant l’objet d’une renaissance justifiée à la Scala de Milan. Si la mise en scène peine à illustrer un livret médiocre, le chef d’orchestre parvient à magnifier la partition portée par deux beaux interprètes et un chœur magnifique.

 

I Masnadieri est un opéra que Verdi composa à Londres en 1847. Promise à l’échec dès la première, en particulier à cause de la sentence définitive de l’influent critique Henry Chorley (« le pire opéra jamais donné au Théâtre de Sa Majesté »), l’œuvre ne s’installa jamais durablement au répertoire des grands théâtres. La Scala, maison qui perpétue naturellement les ouvrages des compositeurs maîtres italiens ne l’avait produite qu’à trois reprises avant celle-ci, en 1853 et 1862 puis, après une longue traversée du désert, en 1978 avec notamment Evgenij Nesterenko, Matteo Manuguera et Adriana Maliponte et Mara Zampieri en alternance dans le rôle d’Amalia.
Si l’œuvre fût ainsi maltraitée, on le doit probablement aussi à un livret qui accumule les invraisemblances, manque de corps et d’événements structurants et a du mal à sortir de la caricature pour les personnages. Elle est pourtant tirée des Brigands, la première pièce de Friedrich von Schiller qui eut un grand retentissement à son époque. Mais on sent que Verdi et son librettiste ne furent guère inspirés par les subtilités de l’œuvre originale et notamment par cette opposition passionnante et mortifère de frères tous deux criminels. Dans la pièce et dans le livret, Carlo, en raison d’une machination de son frère Francesco qui le déteste, se retrouve orphelin de l’amour de son père. Il va en concevoir une haine à son égard qui le conduira à épouser la cause d’une bande de brigands et finalement à tuer l’Amour.
L’intrigue de l’opéra est donc particulièrement bancale. De surcroît, cette histoire, d’où un personnage positif qui ne soit pas une simple victime a du mal à émerger, mène inexorablement vers un dénouement – coup de théâtre improbable et mal amené. Cela n’a sûrement pas aidé pour que l’œuvre soit fêtée par les spectateurs.

La mise en scène a été confiée à David Mac Vicar, que l’on sent, ces dernières années, en manque d’inspiration créatrice. Il a choisi une descente progressive vers un monde de plus en plus destructuré, miné par le meurtre, d’où aucune perspective autre que le chaos ne semble se dégager. Enfermé malgré lui dans cette idée maîtresse et sans échappatoires possibles, le résultat manque d’imagination dramatique et peine à convaincre.
Mac Vicar essaye de s’en sortir en introduisant dans l’intrigue un jeune personnage, le jeune Schiller, sorte de double du jeune Carlo. Le dramaturge et poète eut une jeunesse difficile à l’Académie fondée par le duc Charles-Eugène de Wurttemberg. C’est dans la douleur qu’il s’extirpa des griffes de cet aristocrate ; cela pourrait expliquer l’affirmation dans sa première œuvre, d’une forme de remise en cause de l’ordre existant. Mais le procédé qui veut, probablement à juste titre, éclairer par la propre vie de l’auteur ce qui conduit à la révolte mortifère de Carlo tourne assez vite à vide.
Décor unique, le château de la famille Moor devient un symbole du pouvoir noble et patriarcal et semble ainsi représenter plus largement la société de ce milieu du 19e siècle. Il va se fissurer, se déstructurer, s’effondrer sur lui-même au fur à mesure que l’intrigue progresse, que la haine produit ses effets et que la horde sauvage des brigands dirigée par Carlo ravage tout sur son passage.
Ces brigands, revêtus de costumes et masques assez effrayants (conçus par Brigitte Reiffenstuel), semblent sortis d’Orange mécanique ou de Mad Max. Il se dégage indéniablement une grande force dans les scènes où la folie dévastatrice de ces brutes tapent, hurlent et exécutent leur danse de mort. Au summum de ce carnage, Carlo, enfermé dans une promesse absurde et auto destructrice, tuera sa propre fiancée. Si ce n’est pas la fin d’un monde, c’est une secousse révolutionnaire contre un monde tyrannique et sa décomposition qu’un antihéros, à coups de boutoir, va lui infliger plus pour des raisons personnelles que par conviction politique.

La distribution est, quant à elle, relativement inégale. Si, comme souvent chez Verdi, on retrouve l’habituel partage des rôles dévolus à la soprano, au ténor, au baryton et à la basse et si l’on n’a certes pas besoin de l’excellence du quatuor du Trouvère, la présence de ces quatre-là impose un casting de semblable qualité.
Tous deux légèrement meilleurs en fin de représentation, Massimo Cavalletti et Michele Pertusi n’atteignent cependant jamais des sommets.
Le premier souffre d’une voix bien monochrome et peine à donner, vocalement et scéniquement, de la consistance à ce frère ignoble. On le sait, les méchants chez Verdi doivent triompher par une voix bien projetée et un mordant significatif avant même de le faire par le jeu dans lequel Cavalletti remplit sa mission. Une fois n’est pas coutume, il n’est pas le seul personnage négatif de l’histoire et se retrouve vite battu à plate couture par une bande de brigands qui ne sont pas des enfants de chœur. Il aurait fallu un « super-méchant » par la présence et la voix. La gageure était compliquée et n’est clairement pas atteinte.
On apprécie toujours, chez Michele Pertusi, ce métier et cette caractérisation des personnages qui, dans la comédie comme dans la tragédie, illumine le plateau. Il est un père trompé, maltraité, mort-vivant même, d’une présence incontestable. Il donne crédibilité à ce personnage, instrument du destin des autres protagonistes. Il est véritablement Massimiliano, Comte de Moor. Malheureusement, la voix de Pertusi n’est plus ce qu’elle était et si les accents sont là, la projection, les couleurs, la beauté du timbre sont altérées. On saluera in fine comme l’ont fait les spectateurs de la Scala, cette inimitable présence et ce talent qui l’ont depuis longtemps qualifié comme un des magnifiques interprètes du chant italien.
Évanescente Amalia, prenant lointainement la suite de Jenny Lind pour qui le rôle fut créé, Lisette Oropesa brûle les planches. Elle a une technique hors pair, une maîtrise des passages d’agilité absolument remarquable et un engagement dramatique confondant. Ses registres medium et grave paraissent s’être étoffés et le rôle ne présente pour elle aucune difficulté. Pour autant, même si la performance est de haute volée, on ne sait – l’effet d’une projection limitée ? – pourquoi il semble manquer quelque chose pour faire de la chanteuse une totale verdienne.
Fabio Sartori est, lui, dès le début et son éprouvant monologue d’entrée, parfaitement à l’aise et à sa place dans cette partition. Certes, on peut discuter d’un registre aigu qui n’atteint pas les cimes et d’une voix qui peine parfois à garder totalement la ligne de chant mais le ténor livre un très beau portait de ce antihéros. Les duos avec Amalia seront incontestablement les sommets de la soirée.
Les seconds rôles sont excellents : Francesco Pittari, admirable Arminio, parvient à lui donner l’ambivalence nécessaire ; Alessandro Spina possède l’autorité pour faire de Moser le personnage qui rappelle les vilenies et Matteo Desole lui, est parfait pour le rôle du compagnon de Carlo.

Mais l’on doit dire que ce soir, le Prince était dans la fosse.
Non dénuée de très beaux passages, la partition de Verdi a besoin de prendre de la hauteur et, pour cela, il faut un chef capable d’en extraire toutes les subtilités. Dès l’ouverture et son sublime solo de violoncelle (avec Massimo Polidori à l’archet), Michele Mariotti, se reposant sur l’orchestre de la Scala qui s’avère, une fois de plus, miraculeux lorsqu’il s’inscrit dans les pas du maître de Busetto, nous emmène sur des chemins insoupçonnés. Adoptant des tempi certes parfois un peu étirés, il déploie cette musique et lui offre une ampleur inattendue. Totalement à la hauteur du défi, il peut, de surcroît, s’appuyer sur la formation chorale du Teatro alla Scala, dirigée par Bruno Casoni qui se révèle absolument fabuleuse pour la dynamique de l’œuvre.

Ainsi même avec ses défauts, cette production est à saluer tout comme la Scala et sa démarche pour ne pas se limiter aux chefs-d’œuvre du Maître et redonner vie aux petits joyaux de Verdi.

Visuel © Brescia /Amisano – Teatro alla Scala

Conseil d’écoute : I masnadieri – direction : Lamberto Gardelli – avec Montserrat Caballé, Carlo Bergonzi, Pierre Cappuccilli et Ruggero Raimondi

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