Classique

Des abîmes aux plus hauts des cieux : l’Orchestre National de Lille monte l’ascension de Mahler à Saint-Denis

Des abîmes aux plus hauts des cieux : l’Orchestre National de Lille monte l’ascension de Mahler à Saint-Denis

04 juillet 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Le 25 juin 2019, lORCHESTRE NATIONAL DE LILLE, dirigé par Alexandre BLOCH, était de retour au Festival de Saint-Denis pour la première fois depuis dix ans avec un programme tumultueux de Gustav MAHLER : les Kindertotenlieder no. 1, 2 et 5 (avec le baryton Benjamin APPL dans l’œil de la tempête) et la Symphonie no. 5 en do dièse mineur.

La basilique cathédrale de Saint-Denis est pleine à craquer ce soir en prévision de la Symphonie no. 5 en do dièse mineur, mais l’entrée vole presque la vedette au plat principal : le baryton Benjamin Appl, le dernier élève de Dietrich Fischer-Dieskau, se révèle une grande sensibilité tragique de père en deuil en chantant les Kindertotenlieder no. 1, 2 et 5 (1901-1905). Ces Lieder ont été composés par Mahler sur les vers de Friedrich Rückert, dont il disait, « ce qu’ils expriment est d’une telle tristesse que j’ai souffert de devoir les composer et que je souffre pour ceux qui devront les entendre ! » Pour les deux premiers, « Nun will die Sonn’ so hell aufgeh’n » et « Nun seh’ich wohl, warum so dunkle Flammen », Appl retient magistralement l’assaut d’angoisse perçante, mais ça n’est que le calme avant la tempête du troisième, « In diesem Wetter, in diesem Braus », où il se livre pleinement au déchirement émotionnel et musical en déployant une voix des dimensions véritablement wagnériennes.

Sonnent les premières notes de la Symphonie no. 5 en do dièse mineur, et l’Orchestre National de Lille se distingue immédiatement par la richesse tourbillonnante de ses couleurs (surtout dans les registres bas) et par l’authenticité des émotions profondément et librement senties. La direction d’Alexandre Bloch est d’une énergie et inspiration enviables, mais même son élan vital est impitoyablement renversé par l’ampleur colossal de la partition : il est vrai, le premier mouvement est marqué « à l’allure mesurée », mais Bloch prend un rythme un peu trop ralenti, et l’orchestre tangue héroïquement dans les vagues montantes comme une noble navire fuyant l’impulsion. Un passage plus calme leur permet momentanément de retrouver leur équilibre, et le « pas mesuré » recherché est enfin rétabli, mais les épisodes quasi-valsantes continuent à manquer de fluidité berçante, les cordes cherchant valeureusement mais en vain à s’intégrer aux cuivres.

Avec la reprise d’un rythme plus rapide dans le deuxième mouvement, ce léger décalage se volatile instantanément : le navire orchestrale échappe au naufrage et s’élance en avant sans effort, agile et intrépide. Il est évident que la « grande véhémence », prescrite ici par la partition, résonne tout particulièrement avec le tempérament vif et passionné de Bloch : un accord parfait des volontés où se révèle pleinement le potentiel magnifique de cet orchestre. Rassuré, l’orchestre récompense le public avec une douceur et tendresse lyriques les plus exquisites, et sa phraséologie reprend toute la confiance d’expression poétique, une transformation merveilleuse. La technique devient dorénavant toute transparente à l’imaginaire le plus subtil et varié.

Le troisième mouvement, le fameux « Scherzo », entre en balançant tout gracieusement sur les pointes des pieds, les cordes, les hautbois et les cuivres s’entretenant en chorégraphie désinvolte la plus finement ouvragée. S’y entremêlent subtilement des couches tonales progressivement plus mineures, méditatives, nostalgiques, vaguement troublées, enfin angoissées : chaque humeur est soigneusement distinguée par l’orchestre entièrement absorbé par l’extraordinaire richesse expressive de ce mouvement.

Et juste au moment où l’on n’ose pas imaginer de beauté plus élevée, le quatrième mouvement, l’ « Adagietto » s’épanouit en cordes tissées de la lumière la plus pure et sereine, la lumière blanche et béate d’une âme ressortie du creuset.

Après une telle ascension, l’on regrette presque le retour à la mondanité animée du dernier mouvement, le « Rondo-Finale », mais on est reconnaissant à l’Orchestre National de Lille et à Alexandre Bloch pour cette vision éphémère des sphères célestes…

Le concert est enregistré par France Musique, diffusé le 28 juin 2019 à 20h et disponible à la réécoute sur francemusique.fr.

Visuels : © Yuliya Tsutserova

Infos pratiques

Musée de l’histoire de l’immigration
Fondation Beyeler – Bâle
Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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