Opéra
Résultat mitigé pour la reprise d’Adrienne Lecouvreur à Vienne

Résultat mitigé pour la reprise d’Adrienne Lecouvreur à Vienne

07 novembre 2021 | PAR Paul Fourier

L’Opéra de Vienne remet à l’affiche l’opéra de Cilea dans la mise en scène de David Mc Vicar. Malgré une distribution séduisante sur le papier, le résultat ne se révèle pas totalement convaincant.

Créée en 2012, la production de David Mc Vicar de l’opéra de Cilea est depuis devenue un classique ; si classique qu’elle a occupé toutes les grandes scènes durant cette dernière décennie (Londres, New York, Barcelone, Paris, Vienne…) et que ceux qui l’ont suivie… finiraient presque par s’en lasser. Néanmoins, son traitement élégant du livret, et ce, dans un premier degré absolu, en a fait une référence en termes d’esthétique, de lisibilité et de direction d’acteurs. Importée à Vienne en 2014, elle a vu se succéder Angela Gheorghiu puis Anna Netrebko dans le rôle d’Adrienne ; c’est aujourd’hui le tour d’Ermonela Jaho.
Ce qui surprend, ce soir, au Wiener Staatsoper, c’est une assez grande disparité selon les actes, quant à la projection des voix, le son semblant plus étouffé dans le premier et le second que par la suite. Par ailleurs – et la composition de Cilea et n’y est pas pour rien – l’Orchestre du Wiener Staatsoper, toujours luxuriant, tient une place particulièrement prépondérante, formant, par moments, un véritable mur sonore d’où les voix ont du mal à émerger.
Mais, même trop présent, l’Orchestre profite de la gestuelle ample, rythmée, voire tonique d’Asher Fisch pour dérouler un tapis musical somptueux dans lequel se détachent les différents pupitres et notamment, ses cordes parmi les meilleures au monde. Pour autant, le fait qu’Adriana Lecouvreur s’inscrive plus ou moins dans le mouvement vériste, ne rendait pas indispensable la fréquente surexposition des percussions (en particulier les cymbales en fin d’acte III).
Sur le papier, le plateau parait orné de la plus belle façon. Mais au final, c’est un manque d’adéquation entre les interprètes qui gâche l’unité et la puissance de l’ensemble.

Ermonela avec ses qualités et ses défauts

L’on connait les qualités et les défauts d’Ermonela Jaho et, au fil de la représentation, on peut les égrener un à un. L’assise dans le grave, voire le medium est de plus en plus problématique et cela s’entend aux dépens de l’émission globale. À l’inverse, les aigus, parfaitement timbrés assurent une présence et une belle projection aux moments clés de l’histoire.
Assister à cet opéra, c’est faire un saut à la Comédie-Française au début du XVIIIe siècle et se souvenir qu’Adrienne Lecouvreur était une actrice très connue dont la vie fut romancée dans une pièce d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé. Elle entra finalement dans la légende par l’interprétation qu’en fit la mythique Sarah Bernhardt… Déjà, à l’époque, une tragédienne en incarnait une autre.
Précisément, la force de Jaho est de savoir immortaliser les grandes héroïnes d’opéra dans leur versant tragique comme en témoignent par le passé ses Traviata comme ses Butterfly. Avec la soprano, deux partis s’affrontent et Ermonela Jaho s’en faisait l’écho lors de l’interview qu’elle nous avait consacrée en 2020, en plaisantant sur le fait qu’on la qualifie parfois de « drama queen ». Certains trouvent son jeu outré et ses excès seraient rédhibitoires comme pourrait le démontrer le « poveri fiori » de ce soir, il est vrai assez larmoyant. Quant aux autres, ils se laissent embarquer, retrouvant en quelque sorte, une façon d’interpréter « à l’ancienne » illustrée, au troisième acte, par le monologue de Phèdre dans lequel la comédienne du Français au 18e siècle semble avoir pris le pas sur la chanteuse.
Ce soir toutefois, il est difficile de contester que l’art incomparable de la soprano se manifeste magistralement au dernier acte dans lequel, émouvante et d’une grande pureté de chant, elle décline la couronne que Maurizio lui propose. À la toute fin, après un « Melpomene son io », aux accents de crise de nerfs, elle s’autorise à prononcer ses toutes dernières phrases dans un filet de voix par une impalpable mezza voce dont pourtant l’ensemble du public pouvait profiter, mezza voce auquel répondront ensuite les violons de l’orchestre.
Cette fois encore, il n’y avait aucun doute… avec Ermonela Jaho, les héroïnes sont toujours en de bonnes mains lorsqu’il s’agit de trépasser ! Ces magnifiques adieux lui valurent des ovations saluant le fait, qu’elle s’était de nouveau transcendée pour entraîner les spectateurs dans sa vision du rôle.

Dans le rôle de Maurizio, l’amoureux dont les intrigues de cour vont condamner Adrienne, Brian Jagde s’avère problématique. Si le timbre est plaisant, il est utilisé de façon monocorde et ne parvient pas à apporter du caractère à son personnage, se réfugiant couramment dans l’effet ou dans le volume. Plus gênant encore est le fait qu’il chante comme s’il n’avait aucun partenaire. Dans les duos, ses notes émises en forte semblent souvent conduire Ermonela Jaho au bord de la rupture. In fine, c’est donc logiquement dans le récit-monologue de bataille de l’acte III qu’il s’avère le plus convaincant.

Adrienne Lecouvreur, c’est un récit dans laquelle la rivalité féminine éclipse la traditionnelle histoire d’amour entre la soprano et le ténor. Normalement l’acte II doit voir se dérouler un combat de lionnes blessées entre Adrienne et la Princesse de Bouillon. Ce ne sera pas vraiment le cas ce soir.
L’on attendait Elina Garanca dans le rôle de la Princesse et, contre toute attente, son air d’entrée n’est pas mémorable, la dynamique ne s’établissant pas suffisamment, hormis dans les aigus qui couronnent les longues phrases. De surcroît, elle qui, d’habitude, n’en a pas besoin, poitrine inutilement ses graves donnant de l’artificialité à l’ensemble. En fin d’acte II, son face à face avec Adrienne ne fait pas, autant qu’il le faudrait, émerger la harpie en robe d’aristocrate qu’elle est censée incarner et ses phrases de menace n’ont pas tout l’impact voulu. Dans l’acte III, en revanche, elle s’avère remarquable dans ces scènes parfois proches du parlando et son autorité s’incarne dans un « restate » cinglant à l’adresse de Maurizio.

Dans le rôle de Michonnet, soutien indéfectible de la tragédienne, Nicola Alaimo est extrêmement émouvant. Familier du personnage, il a cet art du mot et sait apporter toutes les nuances, souvent subtiles, d’un amoureux contraint à rester dissimulé à chaque fois qu’il essaye de se déclarer, lorsqu’il admire la diseuse avec ses « cosi, cosi » ou lorsqu’il se résout à ne pouvoir qu’en rêver (« E rido, e piango, e sogno »). La voix, belle, s’inscrit dans la plus pure tradition italienne pour ce rôle de clown blanc.
Evgény Solodovnikov incarne un Prince de Bouillon à la fois racé et empreint du soupçon de perversité nécessaire. Très théâtral, l’abbé d’Andrea Giovannini est excellent avec une voix certes marquée d’un vibrato, mais élégamment débraillée comme on peut l’attendre de ce type de religieux défroqué. Enfin, le quatuor de comédiens joyeux lurons (Ilja Kazakov, Angelo Pollak, Ileana Tronca et Patricia Nolz) qui viennent fêter l’anniversaire d’Adrienne est irréprochable.

La mise en scène donc, est littérale, conçue dans un esprit de théâtre de tréteaux. Au premier acte, alors que nous sommes à la Comédie-Française, un buste de Molière trône au milieu de la scène. De détails de ce type à la perfection des décors et des costumes dans ce monde de très beau carton-pâte, David Mc Vicar joue habilement de l’art de la représentation et de sa confusion avec la vie réelle. Il sait montrer la dualité des personnages, tantôt spectateurs et acteurs à l’acte III, tantôt renvoyés vers la coulisse, souvent pour y souffrir. Même le Palais du Prince prend des allures de scène de théâtre avec sa coulisse cachée côté cour où va se réfugier la Princesse acculée. L’on n’est donc pas surpris lorsque, en lieu et en place d’Adrienne, Maurizio et Michonnet, les derniers personnages à évoluer sur scène s’avèrent être les comédiens de la troupe venant saluer à l’issue de cette « tragédie de la vie d’une artiste ».

Sans bouder notre plaisir, nous aurions d’autant plus volontiers plongé dans ce drame lyrique et théâtral si, dans leur ensemble et par leurs interactions, les comédiens de ce soir s’étaient montrés un peu plus convaincants.

Visuels : © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

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