Opéra

Traviata à l’Opéra de Paris : Vertiges de l’amour (et de la mort)

Traviata à l’Opéra de Paris : Vertiges de l’amour (et de la mort)

17 décembre 2018 | PAR Paul Fourier

La reprise de Traviata à l’opéra Bastille est portée par une Ermonela Jaho incandescente et un trio magique. 

On ne raconte plus Traviata, chef d’œuvre musical que Verdi composa en édulcorant le roman, plus cru, d’Alexandre Dumas. Violetta y perd largement son caractère de prostituée pour devenir une figure romantique, une femme malade dont l’amour pour Alfredo sera rompu par les conventions bourgeoises et un père trop rigoureux empressé à les appliquer.
Ainsi, dès la célèbre Ouverture, la partition nous emmène sur les chemins tragiques d’une mort annoncée. Violetta a deux visages; elle est, à la fois, la femme du monde admirée et fêtée et la femme privée qui cache sa faiblesse et sa phtisie aux yeux du microcosme dans laquelle elle brille. On dit souvent qu’il faudrait deux sopranos, une pour l’éclat mondain, l’autre pour le drame intimiste … ou une interprète d’exception.
Ermonela Jaho en est une. Dès le prélude, sa silhouette frêle et blanche, sur le bord du plateau, se voûte déjà, comme le signe de ce qu’elle va devoir affronter face aux hommes qui se prosternent et se battent en duel pour elle. Toute la faiblesse et toute la force sont contenues dans cette image qu’elle va décliner, génialement, pendant tout l’opéra.
Le « e strano » du premier acte, cette confession du doute qui la saisit, est le premier moment de bascule qu’elle imprègne alors d’une étrange ambiguïté.

Mais c’est ensuite, lorsqu’elle affronte l’homme autrement plus dangereux que ces petits barons qui lui font des courbettes, que la guerrière se révèle. Femme blessée dans son honneur au début du dialogue avec le père d’Alfredo – qui vient exiger d’elle de rompre avec son fils – elle se transfigure alors, de manière presque imperceptible, en la femme qui, prenant sa décision, enclenchera la spirale du malheur pour courir à sa perte. L’art avec lequel Ermonela Jaho allège à ce moment sa voix et la laisse planer dans les aigus pour révéler sa souffrance intérieure est résolument tragique. La façon dont elle envoie comme un dernier coup de poing passionnel à Alfredo, son amant, ce Amami (« aime moi ») désespéré est absolument glaçant.
Il faut dire que face à elle, nous avons deux hommes totalement en phase. Ludovic Tézier – tout juste sorti d’un Boccanegra somptueux – offre d’abord une voix de bronze pour sa partition de « père la morale » mais qui s’allège et se colore d’intonations empreintes de doute, au fur et à mesure qu’il fait plier Violetta. Du grand art !
L’autre homme que Violetta doit affronter est bien sûr, Alfredo, ce personnage qui apparaît si souvent comme secondaire, tant le duo entre son père et sa maîtresse fait de ces deux-là les véritables héros du drame. Charles Castronovo transfigure le rôle car de sa belle voix sombre, il sait traduire la virilité bafouée d’un homme blessé, lui donner les couleurs de désarroi, lorsqu’elle le quitte, et de violence, lorsqu’il la retrouve.
Quand vient l’acte de la mort et du dénouement, Violetta – Jaho se retrouve finalement seule. Loin de tout effet esthétisant, la soprano chante âprement un « Addio del passato » d’une veine Callassienne, au point qu’à la fin de l’acte, nous sommes hypnotisés par les multiples ressorts de cette voix, sollicitée dans les états successifs d’abattement comme d’exaltation. On en reste pantois. Ma voisine pleure. Un privilège.
Les seconds rôles sont exemplaires, la Flora de Virginie Verrez a l’énergie qu’il faut et Philippe Rouillon est toujours parfait en Baron Douphol.
La direction de Karel Mark Chichon oscille entre le meilleur – la lenteur extrême des préludes des actes I et III – et le déconcertant par des sauts de rythme parfois étonnants.
Et si la mise en scène de Benoît Jacquot n’a guère de dynamique avec ses accessoires immenses – hormis pour la scène du bal chez Flora et ses extravagances travesties – qu’importe ! On s’en satisfait tant le théâtre, le cœur de cette œuvre réside, ce soir, dans le chant et l’expressivité de ce trio qui nous fascine ! Ermonela Jaho, Ludovic Tezier et Charles Castronovo réussissent à nous conduire dans un espace troublant, qui réveille au fond de soi, des émotions indicibles.
Etre saisi par ce vertige, n’est-ce pas la meilleure chose qu’une maison d’opéra puisse offrir à ses spectateurs …

visuel : Sébastien Mathé / ONP

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