Opéra
La Traviata, ou le retour de l’opéra à Madrid

La Traviata, ou le retour de l’opéra à Madrid

24 juillet 2020 | PAR Gilles Charlassier

Dans un contexte sanitaire désastreux pour la culture, et le monde lyrique en particulier, le Teatro Real à Madrid a réussi le pari de monter une version semi-concertante de La Traviata, avec pas moins de 27 représentations… et aucun malade, ni aucune annulation !

La crise du coronavirus a mis à l’arrêt la planète opéra, comme toute le secteur du spectacle vivant. Certes, la culture confinée a pu s’abreuver de streaming et d’archives en ligne. Mais cela ne restitue pas l’énergie inimitable d’une salle avec une scène et un public. Si nombre de maisons ont parfois repoussé le retour dans les murs d’un théâtre à la rentrée de septembre, sinon à l’année prochaine, le Teatro Real a, le premier en Europe (la Corée du Sud a pris quelques semaines d’avance avec l’importation d’une Manon de Massenet réglée par Vincent Boussard) fait le pari de trouver, en accord avec toutes les recommandations sanitaires, un moyen de jouer autant que possible une production lyrique sous forme scénique. Plus qu’un défi à la tétanie causée par l’épidémie, Joan Matabosch, le directeur de l’institution madrilène veut que les mélomanes retrouvent, avec confiance, le chemin du Teatro Real, à la fois dans la capacité à les accueillir et dans celle de produire à nouveau des spectacles lyriques, sans oublier que cela nourrit également un soutien bienvenu aux artistes dont l’agenda s’est, d’un coup, vidé.

Évidemment, La Traviata, initialement prévue pour finir la saison dans la vision de Willy Decker a dû être réaménagée. C’est Leo Castaldi qui a assuré l’adaptation au cahier des charges sanitaires. Avec seulement quelques accessoires significatifs – un lit, un guéridon, un fauteuil –, le plateau affirme un dénuement minimaliste, tandis que les mouvements des personnages sont réduits pour éviter tout contact. Si les scène d’ensemble et de fête pâtissent parfois un peu des compromis induits par la situation, à l’instar des quelques jetons pour tous billets lancés par Alfredo dans une colère qui ne gifle aucunement Violetta, l’isolement intimiste des amants gagne en force émotionnelle, et la phtisie une acuité inédite dans ce contexte pandémique de coronavirus. Assurément, l’attention est captée par l’intensité expressives des interprètes – qui se décline au gré de l’instinct d’acteur des cinq Violetta, quatre Alfredod et quatre Germont qui se succèdent au fil des 27 levers de rideaux

Dans le cast que nous avons pu entendre mercredi 22 juillet, on retiendra la Violetta toute en finesse musicale de Lisette Oropesa. Avec une maîtrise toute en souplesse, la voix à la fois légère et riche de couleurs de la soprano américaine se fait l’écho attentif et investi de l’évolution de son personnage. Une Traviata d’une authentique fraîcheur qui compte aujourd’hui parmi les plus belles et les plus émouvantes d’aujourd’hui. Si l’Alfredo d’Ivan Magri se fait un peu matamore, les nuances que Nicola Alaimo confère à son Germont une délicatesse paternelle remarquable. Autour de la courtisane gravitent la frivole Flora de Sandra Ferrández, la bienveillance de l’Annina de Marifé Nogales, ou encore la cour masculine formée par le Gastone d’Albert Casals, le Douphol d’Isaac Galán et le marquis d’Obigny de Tomeu Bibiloni. Stefano Palatchi endosse la sollicitude du docteur Grenvil, quand Emmanuel Faraldo délivre les messages du domestique Giuseppe.

Sur un espace quadrillé de rouge matérialisant les distances réglementaires, les choeurs, préparés par Andrés Máspero, remplissent leur office sous les lumières de Carlos Torrijos. Dans la fosse, aménagée avec plus d’espace entre les pupitres et quelques plexiglas, Nicola Luisotti détaille avec un instinct consommé la sincérité dramatique de la partition de Verdi. Une Traviata singulière qui initie, avec une indéniable pertinente symbolique par rapport à la maladie, le retour de la vie dans les théâtres lyriques.

Par Gilles Charlassier

La Traviata, mise en scène : Leo Castaldi, Teatro Real, Madrid, juillet 2020

© Javier del Real/Teatro Real

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Gilles Charlassier

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