Opéra
Siegfried en grand large au teatro Real de Madrid

Siegfried en grand large au teatro Real de Madrid

12 mars 2021 | PAR Paul Fourier

Avec Siegfried, le troisième opus, le Real continue son voyage dans le Ring. Dans une expérience hors-normes, pour jouer Wagner et donner tort aux défaitistes, il pousse même les murs en étendant l’orchestre luxuriant bien au-delà de la fosse. Vocalement et musicalement, c’est une splendeur. Quant à Robert Carsen, il met en scène la fin d’un monde à signification très contemporaine.

Le Ring de Wagner fut, pour son auteur, une œuvre de long cours (la gestation et la création s’étendirent sur une trentaine d’années) ainsi qu’un accomplissement absolu. Considérée comme une expérience ultime par les admirateurs du maître de Bayreuth, cette œuvre monstre se nourrit au moins autant de matériaux mythologiques que de la situation allemande de l’époque et, surtout des réflexions de Wagner sur la finalité de l’art. Ce faisant, le musicien révolutionna l’écriture musicale, inventant une nouvelle écriture et instaurant des leitmotivs qui parsèmeront le long chemin (15 heures de musique environ) de cette épopée tout à la fois intimiste et flamboyante.
Dans les quatre opus du Ring, Wagner (qui est son propre librettiste) se fait souvent conteur, faisant raconter par ses héros ce qui a précédé ou ce qui se passe hors champ.
Ainsi, le premier acte de Siegfried permet-il de découvrir le personnage principal, de rappeler ses origines (La Walkyrie) et d’annoncer la quête qui va être la sienne : récupérer l’anneau du Nibelung, non sans l’apport manipulateur du Dieu Wotan, son père, devenu « voyageur sur cette terre ». La plupart du temps, la discussion en musique de Wagner s’épanouit dans de longs dialogues laissant ainsi le temps aux psychologies ou aux motivations de se développer. Il est ainsi de Siegfried avec Mime, de Mime avec le voyageur, de Siegfried face au dragon ou à Brünnhilde…
Et, sur le plan psychologique, celle de Siegfried est des plus élémentaires. Celui qui ose, car il ne connait pas la peur verra sa détermination entamée par la découverte de la femme fabuleuse et de l’Amour.

Pousser les murs pour donner Wagner en temps de Covid

Donner Wagner en temps de Covid avec une formation gigantesque, même dans une fosse ouverte au maximum, n’est pas une mince affaire. Pour préserver les spectacles, la direction du Teatro Real prend toutes les précautions, vis-à-vis des chanteurs, des musiciens et du public. Ainsi, de nombreux essais ont-ils été réalisés pour trouver la configuration idoine aux fins d’assurer cette sécurité, tout en conservant les équilibres de la musique de Wagner. La fosse a été enrichie d’extensions latérales dans huit loges de part et d’autre de la scène : à gauche se situent les percussions et six harpes – qui ne jouent ensemble qu’au troisième acte de l’opéra – et à droite, les trompettes et les trombones.
La musique de Wagner est déjà imposante, mais, avec ce dispositif, nous ressentons l’impression de la recevoir, en « grand large », comme immergés dans un sublime flot sonore. Ainsi, l’introduction orchestrale et monumentale de l’acte III est, à elle seule, une expérience fabuleuse pour les spectateurs saisis par cette audace et ce gigantisme.

Un monde en décomposition

Dans sa mise en scène qui fut créée initialement pour l’Opéra de Cologne, Robert Carsen propose un univers en décomposition, gangrené par la pauvreté et la pollution. Siegfried vit dans la caravane de Mime et évolue dans un terrain vague parsemé d’ordures. Les dieux et maîtres du monde occupent, de leur côté, un appartement bourgeois cossu. Le Walhalla est en escale dans notre monde contemporain ; les ravages sociaux et environnementaux du capitalisme servent de toile de fond aux personnages. La magie visuelle passe souvent à la trappe, notamment dans la scène du Dragon, remplacé par une pelleteuse – le deuxième acte est probablement le moins réussi – mais le propos, lui, n’en est pas altéré, bien au contraire.
Dans le premier acte, le dialogue de Siegfried avec Mime, tout comme l’irruption du bourgeois voyageur, sont traités avec une direction d’acteurs – excellents au demeurant – d’une grande précision et avec une pertinence qui rappelle à quel point Carsen est un superbe faiseur.
Lorsqu’à la fin, les décors ont disparu, et que seules les flammes perdurent, la dernière scène entre dans une épure où Siegfried et Brünnhilde semblent se rencontrer dans un monde parallèle pour voir naître leur amour absolu.

Une distribution flamboyante pour des personnages profondément humains

Il y a peu de personnages dans Siegfried, mais pour la plupart d’entre eux, ils passent beaucoup de temps sur scène.
Survolant littéralement la partition, Andreas Schager reste un Siegfried d’absolue référence. Sa voix lumineuse et vaillante sied parfaitement au héros simple et pur ; son endurance force le respect. Il semble sortir du troisième acte aussi frais que lors de son entrée en scène, cinq heures plus tôt. La clarté de l’élocution, la puissance facile, un physique certes peu expressif, mais en phase avec son personnage, scellent la rencontre d’un artiste et de ce personnage d’innocent avec toutes ses nuances.
Dans le premier acte, le Mime d’Andreas Conrad lui apporte une réplique parfaite. Par la voix et l’expression corporelle, le chanteur ressemble à un interprète de cabaret vénéneux, roué et parfois désespéré.
Les deux ténors se font face et incarnent, dans le même élan, une laideur et une beauté de l’esprit, toutes deux ambiguës.
Tomasz Konieczny n’a, certes pas, la voix profonde de beaucoup de ses homologues dans le rôle. Mais dans Siegfried, Wotan n’est plus qu’un voyageur et si cela lui fait peut-être perdre des points en autorité, cela lui en rajoute dans la noblesse. Que cela soit face à Mime ou plus tard face à Erda, l’artiste convainc absolument, n’accusant lui non plus aucun signe de faiblesse. Et lorsque le Dieu voit l’innocence de Siegfried se retourner à ses dépens, c’est alors, toute l’abdication d’un père devant sa créature qui s’exprime.
En Erda, Okka von der Damerau n’est certes pas une mère de tous les dieux tellurique, mais la mezzo-soprano met son timbre capiteux au service du dialogue noble, mais désespéré, avec le Wotan de Konieczny.
Avec leurs rôles plus courts, Martin Winckler (Alberich) et Jongmin Park (Fafner) ne déméritent pas. Pour le premier, on ne doute pas de la parenté avec Mime tant la voix malfaisante fait le pendant, en baryton, à celle de Conrad. Quant à Park, sa voix profonde et puissante n’empêche pas l’expression d’une belle humanité pour ce monstre, vaincu, qui doit abandonner son trésor et sa vie. Enfin, Leonor Bonilla, en oiseau, fait montre d’une voix plus charnue que les sopranos légers qui occupent, en général, le rôle et l’on ne s’en plaint pas.
Reste le cas de la Walkyrie déchue de Ricarda Merbeth. Certes, le timbre connait les outrages du temps et le vibrato est de plus en plus marqué ; certes, physiquement, elle peine à interpréter la jeune vierge guerrière (mais elle est loin d’être la seule dans ce cas), mais l’artiste, malgré ses défauts vocaux, continue à incarner une Brunnhilde lumineuse et émouvante.

Ainsi, hormis un Schager impérial, nous n’avons pas là affaire à des monstres wagnériens aux décibels impressionnants, mais à des acteurs / chanteurs qui apportent à cet épisode terrien si particulier du Ring, une humanité homogène, une proximité et une cohérence totale, un voyage, en somme, auxquels ils convient les spectateurs.
Et surtout, lorsque le véhicule musical de ce voyage est sublime quand l’orchestre du Teatro Real se surpasse.

Un Dieu dans la fosse

À la tête de sa formation étendue de manière surnaturelle, Pablo Heras-Casado emmène l’orchestre du Real à un très, très haut niveau, faisant, ce soir, de l’institution madrilène, l’un des temples wagnériens de référence. Le bel homme est le chef d’orchestre rêvé, à la gestuelle élégante, emphatique lorsqu’il le faut, souple pour s’adresser à ces instruments répartis à 180 degrés autour de lui. Emportant avec lui, dans une fougue imposante, mais jamais lourde, l’ensemble de ses musiciens, il semble à la tête d’une armée de bienfaiteurs, placés là pour rappeler aux spectateurs la majesté grandiose du théâtre musical. C’est une réussite : nous en sortons ivres de tant de beauté.

Traverser la barrière de feu en temps de Covid…

Lors du troisième acte de Siegfried, Brunnhilde est rendue inaccessible aux hommes par une ligne de feu que seul le courageux intrépide peut traverser. Par un heureux hasard symbolique de programmation, l’on retrouve, au Teatro Real, ce courage conquérant qui permet de franchir des lignes, ailleurs interdites !

En ce moment, à Madrid, cette folie bienfaitrice permet aux artistes et au public de renouer avec l’amour de l’art, de cet art qui rend la vie plus belle. Formons le vœu pour que ce courage puisse devenir contagieux…

Visuel © Javier del Real

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