Opéra
La Mamma et sa troupe au bord de la crise de nerfs au Teatro Real de Madrid

La Mamma et sa troupe au bord de la crise de nerfs au Teatro Real de Madrid

10 juin 2021 | PAR Paul Fourier

L’opéra (atypique) de Donizetti est repris dans la production hilarante de Laurent Pelly avec une troupe de chanteurs déchaînés.

À l’opéra, il est rare que l’on soit conduit à être plus renvoyé vers le jeu des protagonistes et vers la mise en scène que vers le chant et être ainsi bousculé dans nos critères d’appréciation d’une représentation. Donizetti composa, en 1827, pour son propre théâtre et à son bénéfice, Le convenienze teatrali, devenu plus tard Le convenienze ed inconvenienze teatrali et rebaptisé parfois aujourd’hui sous le titre de Viva la Mamma.
Il ne fut alors, indéniablement, pas le plus inspiré des compositeurs, mais cette farce eut néanmoins un beau succès, probablement en raison de son incontestable puissance comique.

L’œuvre s’avère, à l’analyse, bien plus passionnante qu’une simple pantalonnade

C’est paradoxal, mais ici la carence mélodique s’accorde parfaitement avec le propos du livret. Sans aucun doute, le « bordel » décrit dans la pièce correspond au vécu et aux tourments qu’ont rencontrés bien des compositeurs confrontés à l’équation impossible de l’élaboration d’une œuvre prise entre exigences artistiques, caprices de Diva, petits conflits et défections en tout genre. Ainsi, en dépit de ses faiblesses musicales, l’opéra se présente comme un OVNI truculent et vertigineux, une réflexion – après Le Directeur de théâtre de Mozart et bien avant Ariane à Naxos de Strauss – sur les affres de la création et une peinture d’un théâtre italien lyrique au bord de la crise de nerfs.
Artistes, notamment ténor et soprano, boursouflés de leur génie vocal, seconds rôles jaloux, mari de la Diva qui cherche à se faire une place, entrées et sorties tapageuses de la production… tout y est conté. Et l’un des enseignements qui en sont tirés (et applicable à bien des domaines) c’est qu’en toute situation, on peut toujours faire pire et que des parasites peu scrupuleux ont le talent pour s’épanouir dans le chaos. Dans cet opéra, le pire – artistiquement parlant – sera personnifié par une Mamma venue initialement pour soutenir sa fille, mais qui décide de s’instaurer chanteuse lyrique au débotté. Pour rajouter à la drôlerie de ce personnage de collante fâcheuse, Donizetti a confié le rôle de la Mamma à une basse – interprété cette fois au Real par un baryton. Il en profite également pour détourner les codes du travestissement qu’il pratiquera, comme ses contemporains, pour des mezzos qui jouent le rôle d’hommes. Enfin, comme pour redonner place aux acteurs de l’équipe artistique autre que les chanteurs, parmi ses personnages figurent le chef d’orchestre, le librettiste, l’impresario et le directeur du théâtre.

Ambiguïté de la partie vocale, le chant est très souvent pris au second degré

La soprano inaugure la partition par une démonstration de force. C’est décidé ! Elle ne passera pas sous les fourches caudines d’un librettiste ou d’un compositeur frileux. Le public veut des aigus et des trilles et il en aura ! Dans le rôle, Nino Machaidze, éblouissante, montre, une fois de plus, l’adéquation de son organe avec le bel canto. Peut-on trouver meilleure occasion pour une artiste que d’avoir à interpréter toute l’étendue de sa palette ? Elle ne passe pas à côté, car tout ce dont doit faire preuve cette soprano élégante et idiote, elle le possède, notamment un art consommé de la vocalise, un physique généreux et une présence scénique qui fait d’elle la Diva idéale.

La chanteuse est chanceuse car elle bénéficie de deux airs. Dans cette partition bizarre, tout le monde n’aura pas ce privilège d’autant qu’il est demandé à des personnages de chanter régulièrement faux. Car, à la fin du premier acte, la mezzo-soprano repart sans solo et le ténor est, lui aussi, à la portion congrue hormis dans des ensembles fort enlevés. Pendant ce temps la Mamma occupe de plus en plus d’espace. Et quand c’est Carlos Alvarez, matrone en robe à fleurs, qui s’y colle, on ne s’en plaint pas. Le baryton espagnol délivre une performance extraordinaire, gargantuesque dans le jeu et, fort de son professionnalisme, s’accommode, sans problèmes, de tous ces codes du chant dynamités par Donizetti. Le clou du spectacle est atteint lorsque la Mamma finit par monter sur scène étaler ses fausses notes et tenter de chanter une parodie de l’air de la Desdémone de l’Otello de Rossini face à un chef qui exige du legato ! Il est, en permanence, à son aise, désopilant. En un mot, génial.

Le ténor, c’est Xabier Anduaga et s’il n’a vraiment l’occasion de briller qu’une fois, pour son air de début du second acte, il démontre l’étendue de son talent, utilisant cette voix en or aux aigus triomphants, du forte à la demi-teinte, pour ces acrobaties belcantistes, territoire dans lequel il est aujourd’hui maître.

Borja Quiza en mari de la Diva fait également un grand numéro d’acteur et de chanteur raté dont le bel organe caricaturé aux confins de la médiocrité n’est surpassé que par celui de la Mamma. Pietro Di Banco est tout aussi délicieusement malicieux en chef d’orchestre effaré par la troupe de bras cassés avec laquelle il est censé monter un spectacle. Sylvia Schwartz, quant à elle en « seconda donna », délivre un très bel air en deuxième partie. Enfin Carol Garcia apporte sa touche de comique en Pipetto et Enric Martinez-Castignani (en librettiste), Piotr Micinski (en Impresario) et Luis Lopez Navarro (en directeur de théâtre) complètent, chacun à leur place, cette joyeuse troupe.

Une mise en scène au cordeau

On l’aura compris, la réussite de l’entreprise repose sur le talent scénique des artistes, car Laurent Pelly leur demande beaucoup. Le metteur en scène – accompagné de son acolyte Chantal Thomas – se surpasse toujours dans le comique, comme en témoignent ses Offenbach savoureux. Il ne laisse rien au hasard, travaille chaque détail et ne sombre jamais dans la vulgarité. Ainsi, allusion fort peu réjouissante, il démarre l’opéra dans un théâtre abandonné, livré aux promoteurs et transformé en parking. Même si la création de cette production date de l’avant-Covid, l’image sur la disparition potentielle du spectacle vivant nous frappe par sa pertinence. Mais, bien que le sous-entendu ne soit jamais très loin, la farce reprend vite ses marques. Ce sera alors une suite ininterrompue de gags subtils et de détails savoureux, de personnages burlesques (tel ce souffleur martyrisé dont ne verra que le bras) et de costumes magnifiquement caricaturaux. Enfin, il utilise le plateau avec un sens de la dynamique digne d’un Feydeau, faisant de ce théâtre un espace de chorégraphie hystérique.
Evelino Pido est dans son élément dans ce répertoire. À la tête de l’orchestre du Teatro Real (et accompagné par un chœur déchainé), il dirige cette folie parfois anti-musicale avec une baguette alerte et une rythmique idéale.

En cette fin de printemps et après des mois de disette théâtrale – à laquelle, rappelons-le n’a pas été soumis le public madrilène – tant de joie fait plaisir à voir et s’avère être le meilleur remède contre la morosité ambiante et les dégâts psychologiques de l’épidémie.

Visuels © Javier del Real

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