Opéra
Le Teatro Real offre à son public une fabuleuse représentation du Crépuscule des Dieux de Wagner.

Le Teatro Real offre à son public une fabuleuse représentation du Crépuscule des Dieux de Wagner.

09 février 2022 | PAR Paul Fourier

Orchestre brillamment dirigé, mise en scène au cordeau, interprètes superlatifs, tout était réuni pour une réussite absolue et une soirée d’anthologie.

Il est des soirs où l’on sort d’une représentation des étoiles plein les yeux, encore nimbé de la beauté sonore de ce que l’on a entendu. La ferveur du public, tout juste repu par cinq heures et quinze minutes de musique, confirmait le sentiment général éprouvé en ce 7 février au Teatro Real.
Pourtant, la représentation avait débuté sans deux des acteurs principaux du cycle de Wagner, initié ici en 2019, et mené à son terme, contre vents et marées, grâce à la persévérance exemplaire des équipes du Théâtre. Le chef Pablo Heras-Casado et Ricarda Merbeth, la titulaire du rôle de Brünnhilde, malades tous deux, étaient respectivement remplacés par Friedrich Suckel et Catherine Foster. Cela, au final, n’aura pas nui, tant l’ensemble semblait rodé et préparé à ce type d’événements, hélas ! fort courants en ce moment.

Une mise en scène tirée au cordeau et une direction d’acteurs exceptionnelles

Tout au long du cycle (lire ici notre critique de Siegfried), la mise en scène de Robert Carsen, pourtant âgée de plus de vingt ans, n’a pas pris une ride et se révèle encore d’une efficacité redoutable. Comme toujours, avec le Canadien, la direction d’acteurs est remarquable. Dans cet ultime opus, la tension dramatique ne faiblit jamais et les tableaux, chacun avec sa force, s’enchaînent en toute fluidité, et ce, dans trois univers (le terrain vague de Brünnhilde, le fond du fleuve dépotoir des filles du Rhin, l’immense bureau de Gunther où évoluent des protagonistes inquiétants). C’est dans ce dernier et imposant décor qui occupe le grand plateau du Real que se déroule la plus formidable scène, celle où Brünnhilde dénonce la duplicité de Siegfried et scelle ainsi son destin.

Probablement à l’image de ce qu’aurait fait Pablo Heras-Casado dont il est l’assistant, Friedrich Suckel dirige bien souvent avec une lenteur adaptée à l’œuvre, profitant du dispositif retenu en temps d’épidémie – les cuivres isolés dans les loges côté cour, les harpes et percussions dans celles côté jardin. Il use de ces dernières à bon escient, mais joue, à fond, l’effet d’amplitude et renouvelle l’irrépressible résultat de flot musical, éprouvé dans Siegfried l’an passé. Le chef est attentif aux chanteurs, jamais mis en difficulté, et, lors des moments purement orchestraux – la marche funèbre, la fin de l’acte III -, le plaisir est total, alors que nous sommes baignés d’une telle richesse harmonique et que notre regard aime à s’attarder sur les mouvements des musiciens ainsi placés dans les loges.

Foster, Schager, Milling, Schuster… Une distribution d’exception

Au tout début, Catherine Foster (qui remplaçait donc Ricarda Merbeth) semble sur la réserve dans son premier duo avec Andreas Schager, d’autant que ce dernier affiche une santé vocale insolente. Face à la Waltraute déchaînée de Michaela Schuster, elle peine également à trouver un ton équivalent à celui de sa sœur. Puis, comme si elle s’était jusque-là « économisée », dans la scène de l’acte II où elle affronte le monde qui lui est hostile et veut récupérer son anneau, elle fait enfin claquer ses aigus et apparaît métamorphosée, mordante, énergique, intraitable. C’est sur la même dynamique qu’elle délivrera une fin dans un mélange étonnant de puissance et de nuances et sera justement acclamée à la fin de la représentation.

De son côté, Andreas Schager confirme qu’il est aujourd’hui l’un des plus grands titulaires du rôle de Siegfried. Sa voix toujours fraîche, projetée avec une facilité déconcertante, se joue sans vergogne des difficultés de la partition et de la longueur de sa partie. Toujours comme exalté, grâce à son timbre toujours juvénile, il sait admirablement traduire l’innocente inconscience du héros.

Stephen Milling livre, quant à lui, une incarnation parfaite, idéale, de Hagen. Usant de son physique dans les confrontations qu’il mène, souverain dans ses monologues, il en impose également par sa voix de bronze, mordante, sans vulgarités, puissante, mais souple. Par moments, il parvient même, face à Gunther, à susurrer ses phrases sans que l’émission n’en souffre. Ainsi, son personnage de vilain se révèle d’une noblesse sans pareille.

Face à ses deux esthètes, le Gunther du baryton Lauri Vasar apparaît un peu en retrait, mais cela paraît très relatif en cette soirée d’exception. De son côté, Amanda Majeski, interprète rompue à Mozart, apporte sa voix lumineuse, mais solide et puissante à la malheureuse Gutrune.

Malgré un chant parfois débraillé, Michaela Schuster livre une robuste incarnation de Waltraute. L’on pourrait chicaner sur le style, mais l’on doit se rendre à l’évidence que lors de sa rencontre avec sa sœur, avec son registre grave percutant, elle brûle les planches et fascine, jusqu’à en éclipser Catherine Foster.

Dans le dernier opus du Ring, Alberich ne fait qu’apparaître en songe à Hagen et, même si le rôle est court, Martin Winkler délivre une prestation néanmoins convaincante, dans une scène crépusculaire où il manipule son fils dans sa chaise roulante.
Alors que Christa Mayer, Kai Rüütel, (encore) Amanda Majeski, Elizabeth Bailey, Maria Miró, Marina Pinchuk sont épatantes dans leurs rôles de Nornes et de filles du Rhin, le chœur du Teatro Real traduit magnifiquement les sentiments de la troupe qui entoure Gunther, notamment lorsqu’à l’acte II, ils tentent de comprendre la véritable nature de Siegfried.

Ainsi, l’aventure du Ring madrilène se termine sur un succès éclatant, un succès de plus dans la programmation préparée avec soin, année après année, par Joan Matabosch et ses équipes. Tant de constance et d’excellence contribuent à placer aujourd’hui le Teatro Real dans le peloton de tête des institutions lyriques mondiales.

Visuel : © Javier del Real | Teatro Real

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Paul Fourier

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