Opéra
Les deux superbes facettes de Madame Butterfly à Athènes

Les deux superbes facettes de Madame Butterfly à Athènes

29 octobre 2020 | PAR Paul Fourier

Dans un même week-end, Kristine Opolais et Ermonela Jaho alternaient dans le rôle de Madame Butterfly : deux conceptions du rôle pour deux artistes exceptionnelles.

Donnée dans la très belle salle rouge du centre culturel Stravros Niarkos d’Athènes, cette production de Hugo de Ana, datant de quelques années, débute par la projection de ce qui semble être des images d’archive où deux jeunes filles japonaises, sans aucun doute Cio-cio-san et sa fidèle Suzuki, déambulent dans une rue. Le rideau se lève sur un dispositif de débarcadères où déboulent, en touristes, Pinkerton en chemise à fleurs et son acolyte. Ils sont vite rejoints par les excellents Sharpless de Dionysos Sourbis et Goro de Nicholas Stefanou.
Gianluca Tcerranova qui incarne ce Pinkerton, véritable lourdaud américain qui enchaîne les gestes déplacés vis-à-vis des servantes de la maison, a, certes, une voix bien projetée, mais également plutôt frustre, aux aigus sans impact et un timbre qui manque singulièrement de couleurs. Durant les deux représentations, il fera bien pâle figure face aux deux artistes géniales qui lui ont été données comme partenaire.

Kristine Opolais, la possédée.

Le 23 octobre, l’arrivée de Kristine Opolais, cette première Butterfly, nous fait changer de dimension. Certes, la sublime femme qu’elle est, ne déroge pas à la règle du cadeau empoisonné qu’a fait Puccini à ses interprètes et à la peine qu’il y a à faire illusion, physiquement et vocalement, avec un personnage de 15 ans ; ce hiatus n’épargne finalement aucune des sopranos.
Non, ce qui frappe immédiatement, c’est la voix ronde qui fascine et même ensorcelle. Certaines de ses dernières prestations (dont la Tosca de Londres) ne nous avaient guère convaincus ; la voix accusait alors des dommages importants. Le miracle de ce soir n’en est que plus éclatant. La voix est riche, les graves naturels absolument somptueux et elle use de mille variations interprétatives ; s’ajoute à cela un souffle inépuisable, mais surtout, une présence en scène qui interpelle et deviendra étouffante au second acte, alors que la soprano semblera littéralement possédée.

L’on sait que Madame Butterfly fait partie de ces chefs-d’œuvre musicaux qui se révèlent dans toute leur force lorsqu’ils sont transcendés par leur interprète principale. Ce soir, nous sommes servis ; c’est du grand art qui culmine sur les cimes, renouvelant le rôle et nous faisant même perdre nos repères.

Dés le début second acte, Kristine Opolais moulée dans un jean (pour souligner assez lourdement son désir d’appartenance à la nation américaine), embarquée, malgré elle, dans un voyage sans retour, est animée par une sorte de rage de vie et de mort, telle une femme qui bascule et se consume de doutes.
La scène de la lettre et des alertes de Sharpless est glaçante de douleur crue tant l’artiste évolue sur la crête ; à tel point que, subitement, alors que l’orchestre se déchaine sans jamais couvrir la voix de cette possédée, le public, comme pour l’exorciser, interrompt presque la soprano, éclatant dans des applaudissements aussi spontanés que salvateurs : moment d’exception, de tension extrême et de frissons garantis.
La douleur, la violence et le feu sont alors réunis sur la scène de l’Opéra d’Athènes, balayant tout sur leur passage et l’interprétation quasiment épidermique de cette course mortifère se poursuivra jusqu’à l’épilogue où, visage figé, Butterfly, qui a pris sa décision et va la mettre à exécution, somme Suzuki de sortir dans un geste volontaire plein de souffrance.

Ermonela Jaho, la dentellière.

Le 25 octobre, c’est Ermonela Jaho (lire son interview) qui incarne Cio-cio-san. La soprano est, elle, aussi l’une des grandes interprètes du rôle. Et le contraste est immédiatement saisissant. Dès son arrivée sur scène, l’on chemine, cette fois, sur un tapis de nuances qui va nous mener au terme de l’aventure et Butterfly à sa perte. Bien que toutes deux calculatrices, la jeune fille volontaire et enjôleuse a, cette fois-ci, laissé la place à une autre femme, plus fragile et charmeuse dans l’humilité et la déférence.

Puis, là où l’une étalait sa rage continue pendant le second acte, l’autre va moduler, chercher la moindre nuance, retranscrire, à la perfection, chaque saute d’humeur, chaque espérance et chaque désespérance. Ce que fait Jaho, c’est un travail de dentellière où chaque phrase est pensée, où chaque son est ciselé, jusqu’aux plus sublimes nuances… comme elle sait si bien faire.
Si, avec Opolais, l’issue ne faisait rapidement plus de doute tant l’héroïne était intransigeante dans ses actes, Jaho ménage des moments de respiration, d’espoir presque, pour nous plonger, tout de suite après, dans des abîmes. Le jeu est également moins épidermique. Jaho ne rechigne pas à assumer sa tendance à la théâtralité et n’hésite même pas à flirter avec le mélodrame lorsqu’elle rappelle, par exemple, qu’aux États-Unis, les habitants épinglent les papillons, les Butterfly de son genre. Néanmoins, cette théâtralité s’efface au cours de la représentation, comme pour montrer que, derrière les apparences, derrière les conventions et les courbettes du début, la femme qui naît, se dépouille et trouve l’essence de la vie et la volonté de la mort.
Alors, les contrastes fureur-douceur, les changements de ton sur les surnoms « douleur » et « joie » dont elle affuble son fils, sont un cruel supplice auquel elle se soumet en nous entraînant avec elle.

Malgré quelques excès, la mise en scène est très efficace. Certes, le choc des cultures entre les rustauds d’Américains et la sensibilité de Butterfly, est un peu trop appuyé ; certes, les symboles tel le jean porté par Butterfly ou le Mickey Mouse offert à l’enfant, fleurent bon la caricature ; certes, les vidéos deviennent parfois envahissantes et les projections de bâtiments de guerre américains entrant dans le port de Nagasaki pas forcément utiles. Mais d’autres images, et finalement l’ensemble, emportent l’adhésion. Le défilé pittoresque des figures japonaises est très bien traité et, d’une manière générale, les personnages sont intelligemment caractérisés. Et puis, il y a ces images qui frappent et exacerbent le drame comme cette toute dernière, glaçante, de la servante prête à exécuter sa maîtresse. La Butterfly de Hugo de Ana n’est pas une gentille comptine, mais un récit cruel où nous avions, ces deux soirs, la chance d’avoir deux interprètes qui le portaient très haut.

Elles sont accompagnées d’un Sharpless et d’une Suzuki excellents. Lui, Dionysos Sourbis, au très beau timbre et à la palette riche qui lui permettent de transcrire les affres de ce diplomate, embarqué dans un drame qu’il est obligé de gérer bien malgré lui.
Elle, Chryssanthi Spitadi, à la voix plus rude, apporte à la servante une force inédite pour ce personnage trop souvent transparent. À la fin de l’histoire, sa présence vocale et physique appuie, aux côtés de sa maîtresse, le fait qu’au-delà de Butterfly, bien des femmes sont les victimes de la bêtise d’hommes tels que Pinkerton. On doit également distinguer Nicholas Stefanou, Goro parfait, gluant comme il le faut.

Certes, à effectif réduit, l’orchestre ne traduit pas toujours complètement la luxuriance de la partition de Puccini, mais la direction est ample, pleine de souffle et souligne les aspérités, les contrastes, qui suivent ceux des sentiments de Butterfly. Le chef, Lukas Karytinos, sait trouver les accents dramatiques et appuyer sur le dramatisme de l’œuvre. Ainsi, lorsqu’à la toute fin Butterfly va se suicider, les accents lancinants qui l’accompagnent, sonnent comme une marche mortuaire.

Ce soir, ces deux grandes sopranos, l’une plus spectaculaire, l’autre jouant des contrastes, nous ont offert deux Butterfly-Janus, deux faces de la même héroïne, nous confrontant irrémédiablement à la puissance de l’art d’interprétation d’artistes d’exception.
Lorsque le week-end s’achève, l’on a conscience d’avoir assisté à un « duel » au sommet, d’où sortent… deux grandes gagnantes… et un troisième, le public ainsi comblé.

© Harris Akriviadis et Andreas Simopoulos

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