Opéra
Ermonela Jaho : « Faire mon album Anima rara m’a mise en paix avec moi-même »

Ermonela Jaho : « Faire mon album Anima rara m’a mise en paix avec moi-même »

13 octobre 2020 | PAR Paul Fourier

En ce mois d’octobre, Ermonela Jaho est Madame Butterfly à Athènes ; elle essaye, comme tous les artistes lyriques, de gérer changements et annulations. Elle nous parle de son très beau disque dédié au vérisme et à Rosina Storchio, de sa carrière, de la période, des grands mouvements qui secouent le monde. Comme elle est… sensible et passionnée.

Bonjour Ermonela. Merci de m’accorder cette interview d’Athènes où vous vous trouvez pour les répétitions de Madame Butterfly. Commençons, si vous le voulez bien, par parler de l’épidémie et de la façon dont cela s’est passé pour vous pendant et après le confinement.

Je dois dire que le début a été très difficile. J’étais en répétition à Marseille pour Adrienne Lecouvreur. Nous répétions parfois jusqu’à minuit ; c’était le sud de la France, nous étions heureux. Mais, autour de nous, Paris fermait, d’autres villes fermaient ; en Italie, c’était un désastre ; il y avait déjà beaucoup de morts… et, soudainement, nous avons été obligés d’annuler les représentations.
Lorsque je suis rentrée à la maison, je ne réalisais pas vraiment combien de temps prendrait l’arrêt de nos activités. J’ai énormément travaillé ces 10-15 dernières années… sans m’arrêter. Au début donc, j’ai pris les choses avec philosophie, en me disant que cette pause me permettrait de faire un stop, que ce serait bon pour moi.
Mais après un, deux, puis trois mois, je me suis retrouvée comme si je manquais d’oxygène. Il y avait un certain nombre de mes collègues qui essayaient de faire des concerts « online ». On m’a également demandé de le faire.
Mais, comme je suis quelqu’un très sensible, je me suis rendu compte que j’avais besoin de cette vibration, de cette tension que je ressens lorsque je suis face au public ; ce contact avec le public nous pose des challenges, être en scène avec des collègues produit une forme de compétition ; vraiment, la scène me manquait !
Pour être honnête avec vous, j’ai traversé des moments de dépression où je me disais que, peut-être, je ne chanterais plus jamais. Et à d’autres moments, au contraire, je travaillais comme je le fais dans un théâtre, je mettais ces moments à profit pour travailler ma technique ou sur des productions que j’allais faire. Mais, vraiment, il y a eu des moments où étudier, et même chanter, a été difficile.
Ces dernières années, et après ces 26 ans de carrière,  chaque fois que je suis en scène, j’embrasse le sol du plateau à la fin de la représentation… car dans mon esprit, je pense toujours que cela peut être la dernière.
Vous savez, tout change tellement vite, il y a toujours de nouveaux talents, tout devient progressivement un business. Et vous ne savez pas si le jour d’après vous serez en scène ou pas.

« Nous sommes dans une période où nous souffrons d’un manque cruel d’empathie ! »

Je dois également dire que je pense que cette période difficile est également une leçon pour l’Humanité. De plus en plus, nous constatons un manque de respect entre les personnes et nous oublions aussi à quel point nous avons besoin de musique, d’art, pour nourrir nos âmes.
J’espère que tous, notamment les politiciens, allons apprendre que la musique nous permet de vivre plus en harmonie les uns avec les autres, qu’il faut plus respecter la nature et les êtres humains. Dans cette période, nous souffrons d’un manque cruel d’empathie, et souvent, l’humanité est la dernière chose dont on se préoccupe. Nous souffrons tous globalement. Donc, cette période est vraiment difficile, mais je le répète c’est aussi une leçon pour l’humanité.
Mais c’est sûr, pour les artistes, c’est effrayant…

En ce moment, les artistes vivent des moments terribles, très difficiles, telles ces annulations de spectacles qui ont été préparés pendant des semaines et qui finalement ne se tiennent pas, comme pour le Tannhäuser à Rouen.

Absolument, et pour être honnête avec vous, lorsque je prends l’avion, je constate que nous sommes les uns à côté des autres dans une cabine. Et, dans le même temps, on n’autorise pas à faire la même chose dans les théâtres. Au printemps, nous avons eu beaucoup de décès dus au Corona. Et, certes, aujourd’hui encore, nous ne savons pas tout de cette pandémie et nous devons continuer à faire attention; nous ne pouvons pas ignorer la situation.
Mais, aujourd’hui, pour ceux qui travaillent dans les théâtres, nous pouvons être testés tous les 3-4 jours même si cela coûte beaucoup d’argent ; et nous pouvons donc travailler, en gardant la distanciation bien sûr. Nous pouvons donc, malgré tout, souvent pratiquer notre art en scène même si, parfois, nous sommes obligés de donner des opéras en version concert.
Je trouve, évidemment, que c’est mieux que rien ! Bien sûr, cela pourrait être mieux; les théâtres notamment n’encaissent pas les recettes habituelles, mais, malgré tout, avec de la volonté, cela nous permet tout de même pratiquer la musique. Car, je le répète, nous ne pouvons pas vivre sans la musique ! L’art est le langage de nos âmes et nous permet de nous connecter entre nous. Et si vous enlevez ça… Les humains ne peuvent pas se limiter à manger et à dormir, ça ne suffit pas !

Donc, vous étiez à Marseille au moment où tout a commencé. Où avez-vous ensuite passé la période du confinement ?

Lorsque tout s’est arrêté, j’ai pris un des derniers vols au départ de Marseille pour New York.

Et, à New York, la situation était également terrible !

Oh mon Dieu ! C’était effrayant lorsque l’on regardait les nouvelles à la télévision. Vous avez vu les mêmes images que moi, les images de tous ces morts. Mais pour être honnête avec vous, j’ai de la chance, car je vis à Long Island et non à Manhattan où la situation était tellement difficile. Là où je vis, j’ai de l’espace, je peux travailler, je peux aller courir.

« Combien d’artistes vont quitter ce métier à cause de cette pandémie ? »

À propos de New York, toute la saison du Metropolitan Opera est complètement annulée.

C’est fou ! Je me sens si mal pour mes collègues, pour les choristes, pour l’orchestre…
En ce qui me concerne, je suis une artiste très chanceuse qui travaille depuis longtemps et je peux rester – je parle financièrement, certes pas éternellement – plusieurs mois sans travailler. Mais vous avez beaucoup de gens qui ont une famille et sont aujourd’hui sans revenus. C’est excessivement difficile pour eux !
Aux États-Unis, l’État apporte très peu d’argent et le financement des Opéras repose principalement sur des fonds privés. Si le Metropolitan reste fermé aujourd’hui, vous pouvez facilement vous imaginer comment cela se passe pour les autres maisons d’Opéras aux USA !
Alors honnêtement, je pense, en ce moment, que pour tous ces gens, nous devons faire tout ce qu’il est possible de faire, des concerts même, si c’est pour quelques moments de musique… allons-y !
Tout cela révèle aussi, comme je le disais, un manque d’empathie. Être un artiste ce n’est pas juste venir sur scène, avoir et donner du fun. C’est si difficile ! Et franchement, nous artistes, nous n’existons pas du tout ! Tout cela est tellement dur avec ces Opéras qui sont fermés, spécialement pour la jeune génération ! Combien d’artistes vont quitter ce métier ? Parce que vous avez besoin de vivre et de nourrir votre famille ! Cela nous rappelle vraiment la vulnérabilité de notre métier.

Hormis Adrienne Lecouvreur, avez-vous eu d’autres spectacles annulés dans cette période ? Et pensez-vous qu’ils vont être reportés ?

Je l’espère ! Pour Adrienne Lecouvreur, lorsque tout a été annulé, le directeur de l’Opéra de Marseille, Maurice Xiberras, nous a dit qu’il envisageait peut-être une version concert.
Quoi qu’il en soit, le spectacle va probablement être reprogrammé. Nous verrons bien ! Marseille est une maison si importante pour moi ! Elle l’a été dès mes débuts, lorsque j’y ai chanté Traviata, Manon de Massenet… Et au-delà de Marseille, la France est importante pour moi. Je dois dire que j’étais tellement heureuse de revenir à Marseille après toutes ces années !
Par ailleurs, si tout va bien, j’espère chanter Adrienne Lecouvreur au Wiener Staatsoper en novembre 2021. Mais aujourd’hui, il est très difficile de savoir si l’on pourra chanter ou pas !

« j’ai des contrats jusqu’en 2024–2025… mais, pour l’instant, ce ne sont que des bouts de papier »

Vous êtes aujourd’hui à Athènes pour Madame Butterfly, puis vous avez un certain nombre d’engagements programmés dans la période à venir, Dialogue des Carmélites à Munich, Les Contes d’Hoffmann à Barcelone…

Les représentations de Munich sont annulées. Je le regrette, car j’en attendais beaucoup ; cela aurait dû être ma troisième production pour moi dans le rôle de Blanche. C’est un opéra si profond, émotionnellement parlant, humainement parlant. J’attendais vraiment de reprendre ce rôle pour y donner plus de profondeur, plus de drame, d’y mettre une part de moi-même.
En attendant, j’ai donc cette série de Butterfly à Athènes, puis vont suivre, je l’espère, Les Contes d’Hoffmann à Barcelone.
Vous savez, sur le papier, j’ai des contrats jusqu’en 2024–2025 (rires) ! Mais, pour l’instant, ce ne sont que des bouts de papier. J’espère que je vais être émotionnellement assez forte pour tenir durant cette période. Je ne pense pas uniquement à moi-même, car, depuis que je suis petite fille, j’ai toujours eu une empathie, pour mes collègues, pour les autres en général.

Parlons donc de votre album Anima rara qui vient de paraître. Pourquoi ce titre ?

Nous l’avons nommé « Anima rara » parce que la musique, notamment dans le vérisme, est le langage de nos âmes. Il faut avoir une certaine sensibilité pour porter cette musique vers le public ; il faut que l’âme des compositeurs parvienne au public par l’intermédiaire des chanteurs. La clé que j’utilise pour ouvrir mon cœur à cela est la clé que j’utilise pour toucher le cœur du public. Nous chantons l’âme. « rara », c’est pour rappeler qu’il y a des opéras oubliés que nous voulions remettre à l’honneur.

« Faire Anima rara m’a mise en paix avec moi-même sur le fait que je n’ai pas une grosse voix »

Dans ce disque, il y a des airs d’opéras très connus (Traviata, Butterfly, Manon) et également des raretés comme Lodoletta, Siberia, La Bohème de Leoncavallo. Comment avez-vous choisi ces différents airs, ces différentes œuvres ?

Lorsqu’il y a 10-15 ans, j’ai commencé à chanter du vérisme, à chanter Madame Butterfly ou Suor Angelica, tout le monde me disait : « Ne fais pas ça, parce que tu n’as pas une grosse voix ! ». D’ailleurs aujourd’hui, j’entends encore cela.
Avec le musicologue qui a travaillé sur Anima Rara, nous sommes allés voir ce qu’était, à l’époque de la composition de ces œuvres, ce type de vérisme, dans lequel on peut ranger Madame Butterfly. Nous avons consulté les documents, nous avons notamment lu les lettres de Puccini où il voulait que Madame Butterfly soit chantée par Rosina Storchio. Cette chanteuse italienne a été la première Madame Butterfly ; elle a été Zaza ; elle a chanté dans La Bohème de Leoncavallo ; elle a été la première Stephana dans Siberia, la première Lodoletta. Elle était considérée comme lirico-leggero avec, en plus, cet engagement nécessaire au drame. De plus, lorsque l’on regarde les personnages de ces œuvres les personnages, Cio-Cio-San a 15 ans, Lodoletta est une jeune fille; il en est de même pour Stephana et Zaza.
Lorsque nous avons lu cela, cela m’a mise en paix avec moi-même concernant ces propos disant que je n’aurais pas cette grosse voix, la seule qui serait adaptée au vérisme ! Dans ce répertoire, vous avez besoin d’apporter la fragilité; vous avez besoin d’être une actrice, vous avez besoin d’avoir cette dynamique qui permet d’aller vers le drame. Le drame ne passe pas forcément par une grosse voix. Le drame peut venir d’une petite fille, le drame peut-être dans certains silences aussi. Ainsi, avons-nous eu ce type de réflexions ; nous en avons parlé à Opéra Rara ; nous avons regardé ce que Rosina Storchio chantait à cette période. Et c’est, plus ou moins, mon répertoire !

Ces airs que l’on n’entend pas si souvent sont vraiment beaux…

Ces opéras sont des chefs-d’œuvre, ils sont tellement beaux ! Je suis reconnaissante à Opéra Rara de faire revivre ces œuvres, de montrer ce qu’était ce type de vérisme à cette époque. Aujourd’hui, on pense que ce répertoire doit être chanté par des voix lourdes. Dans une lettre que Puccini a écrite à Rosina Storchio – qui ne voulait pas chanter Butterfly – il lui dit: « S’il vous plaît, vous apportez la part de poésie qui existe dans Butterfly. Butterfly sans Rosina Storchio est une chose sans âme ! » Je ne veux pas me comparer à elle parce que chacun a sa propre voix, mais je pense rejoindre la façon dont elle approcha certains rôles, la façon dont elle chantait et portait ces opéras rares comme Lodoletta et Siberia. Storchio chantait aussi des rôles avec coloratures, mais nous avons pensé qu’il était plus correct d’accoler, dans cet album, Traviata, Butterfly, tout ce type de répertoire ou une soprano lyrique peut avoir ce type d’engagement qui vient de l’âme. Finalement, cet album est destiné à rendre justice à Rosina Storchio, au vérisme et à ces sopranos lyriques.

Pensez-vous que vous allez chanter certains de ses rôles à la scène ?

Nous avons des projets. J’aimerais notamment beaucoup chanter Lodoletta. Espérons que l’on puisse le faire !

Nous avons parlé de Dialogue des Carmélites. C’est un opéra très spécial avec une histoire très forte, très sanglante également. Il s’inscrit dans un épisode important, mais également controversé de l’histoire de France. Comment concevez-vous ce rôle ? Comment le ressentez-vous ?

J’ai une approche personnelle. Nous portons tous des Révolutions personnelles dans nos cœurs, dans nos pensées, dans nos vies. On pense que telle ou telle chose ne va pas et nous sommes en révolution par rapport à ça. Nous sommes souvent pris entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Dans la période actuelle par exemple, avec la pandémie, nous sommes comme dans une Révolution et des questions se posent à nous, notamment, pour les artistes, « Est-ce que je dois me laisser mourir artistiquement ou est-ce qu’au contraire, je dois y aller et affronter le virus ? ».
Ce que je veux dire, c’est que, pour affronter cet opéra, nous n’avons pas forcément besoin de nous situer historiquement au moment de la Révolution française, mais de nous préoccuper de la façon dont nous apprenons des Révolutions que nous traversons. Nous apprenons de l’Histoire, des hommes. C’est à cause des hommes que cette Révolution a été sanglante. Et aujourd’hui, c’est à cause de l’homme que tous les désastres arrivent dans le monde. L’humanité est ainsi ! Nous voyons aussi comment les politiciens gèrent ce genre de situations. Nous ne sommes parfois pas assez forts pour nous battre et pour changer certaines choses. Mais nous devons essayer ! Nous devons nous battre même si on sait que cela peut nous tuer.

À Munich, cela devait donc, comme je l’ai dit, être ma troisième production des Dialogues ; et aujourd’hui, je ressens le rôle de Blanche profondément en moi-même, compte tenu de ma condition, de mon esprit, de ma situation d’aujourd’hui en tant qu’être humain, en tant qu’artiste dans cette crise. Je pense que, désormais, je jouerai Blanche avec plus de drame, plus de souffrance. C’est, pour moi, la clé pour approcher cet opéra !

« Ce qui arrive avec Black Lives Matter a été construit année après année ! »

Puisque vous parlez politique et humanité, vous vivez aux États-Unis, comment vivez-vous les événements actuels qui se déroule là-bas, comme Black Lives Matter ?

Un mouvement comme celui-ci ne date pas d’aujourd’hui; il a été construit progressivement. L’explosion actuelle a été construite année après année. C’était d’abord des petites pierres, et désormais, c’est un grand mur ! Et finalement, aujourd’hui, nous allons vers les extrêmes; lorsque vous avez des explosions aussi violentes, vous perdez le contrôle. Comment pouvez-vous stopper cela aujourd’hui ?
Nous devons nous respecter les uns les autres. Nous devons vivre en harmonie les uns avec les autres – que nous soyons blancs, que nous soyons noirs ou autre – pour rendre cette société plus riche. Si nous ne respectons pas les autres, cela grandit et finit par exploser. C’est la raison pour laquelle nous devons avant tout être des êtres humains, nous respecter les uns les autres.
Et franchement, il n’y a pas seulement ce mouvement aux États-Unis, il y en a tellement de par le monde !

« Si vous apportez votre âme, si vous donnez tout en scène, le public français va vous aimer »

À propos de vos rôles, vous chantez beaucoup en français. On espère vous entendre dans Marguerite, dans Les Contes d’Hoffmann. Il semblerait qu’il y ait une histoire spéciale entre vous et la France, entre vous et les rôles français, entre vous et la langue française…

C’est vrai; j’ai chanté beaucoup de rôles en français comme Manon, Micaëla, Thaïs, Marguerite, Mireille, Valentine, Antonia, L’éducation manquée, il y a bien longtemps… (rires). Ce que je découvre en apprenant la langue française dans ses détails, dans son style, en la comprenant de mieux en mieux, c’est qu’elle est très proche de moi. Elle est très proche, car je suis très intérieure et que, dans ces œuvres, les choses viennent de votre âme, pas forcément en direct comme dans le répertoire italien ou le vérisme. Le répertoire français contient du drame, mais avec beaucoup plus d’intériorité et je sens que c’est très proche de ce que je suis. Plus je travaille ce répertoire français, plus je le sens proche de moi. Vocalement, je voudrais trouver plus de « sfumatura », cette forme de legato propre à vos phrases qui ne finissent pas, avec vos consonnes, vos P… Vous commencez et vous ne finissez pas vraiment.
Je vais chanter Faust et j’espère être bientôt Thaïs à Paris. Cela fait quinze ans que je chante ce répertoire, que je le connais mieux. Au début, c’est plutôt de la prononciation puis vous comprenez la langue, vous réalisez que chaque consonne, que chaque voyelle est importante.
Je dois vous dire que ce n’est pas parce que je parle avec vous, mais, pour moi, le public français est incroyable; c’est le meilleur public ! Même si vous faites des erreurs, à partir du moment où vous apportez votre âme, que vous donnez tout en scène, le public français va vous apprécier, vous aimer. C’est un public qui n’aime pas la fausseté. Pour la musique française, le meilleur examen pour un artiste est de chanter ce répertoire en France. J’espère lui rendre justice; et aussi vraiment interpréter Marguerite (de Faust) comme prévu au printemps.

Marguerite est un tel rôle ! C’est absolument terrible ce qui arrive à cette jeune fille. Elle est à la fois une victime, mais également extrêmement forte.

Oui, elle est victime, mais à la fin elle combat; on peut encore faire une comparaison avec Dialogues des Carmélites. Marguerite a tant de dynamiques, de couleurs. C’est une âme tourmentée! J’aime beaucoup cette définition. Je me languis de chanter ce rôle!

« Je devais avoir ma propre expérience et mon propre chemin que, finalement, vous aimiez ou pas ! Il faut garder sa propre personnalité ! »

Vous êtes actuellement à Athènes, dans la patrie de Maria Callas. Y a-t-il des artistes du passé qui ont une très grande importance pour vous ?

Pour être honnête avec vous, au tout début Callas était mon idole. Je ne connaissais pas grand-chose de l’opéra, j’avais 14 ans. Je voulais devenir une chanteuse d’opéra.
Le premier opéra que j’ai vu c’était Traviata. Ça me parlait d’autant plus que dans les Balkans, nous avons le goût du drame (rires). Nous sommes allés à Tirana, avec mon frère, pour voir Traviata. Et je me suis dit que je devais chanter ce rôle avant de mourir (rires). Puis, après cela, j’ai été de plus en plus curieuse vis-à-vis de l’opéra. Au début, lorsque l’on est jeune, il est difficile d’approcher l’opéra. Ce qu’on se dit, si quelqu’un vous propose de venir à l’opéra, c’est que l’on préfère écouter de la musique comme du rock plutôt que d’écouter ces gens qui crient.
Lorsque j’écoutais Maria Callas, j’étais bouleversée pas seulement à cause de la voix, mais par l’émotion qu’elle transmettait. Elle avait la clé de l’émotion de mon âme, de mon cœur. J’ai d’abord écouté pas mal de choses puis moins, car si vous écoutez trop les autres, vous courez le risque de devenir une mauvaise copie et chacun doit avoir sa propre expérience. Et je devais avoir la mienne et mon propre chemin que, finalement, vous aimiez ou pas ! Il faut garder sa propre personnalité !
Il y a une autre chanteuse que j’admire dans sa façon de travailler techniquement et émotionnellement son répertoire, c’est Natalie Dessay ! Oh mon Dieu, lorsque j’ai écouté ses airs de concert de Mozart, j’en étais sous le choc. Ce n’était plus juste une chanteuse qui chantait, c’était un ange.
Je n’ai pas beaucoup de noms qui me viennent à l’esprit, mais bien sûr il y a d’autres chanteurs ; je peux, par exemple, citer Nicolai Gedda dans Arlesiana. Je n’ai jamais entendu l’air È la solita storia del Pastore chanté de cette façon !
Ce qui me touche sincèrement, ce n’est pas seulement la plus belle voix, la meilleure technique, mais l’émotion ! Techniquement, nous pouvons rechercher la perfection, mais, nous, les êtres humains, nous n’aimons pas la perfection parce que nous existons, parce que les choses changent chaque jour, et que nous avons besoin de choses différentes chaque jour. Lorsque nous sommes en scène, le public a besoin d’amour, d’émotions et cela ne marche que si votre technique et le reste sont en faveur de cette émotion !

Je peux aussi vous parler de Lina Bruna Rasa, une chanteuse dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler. Mascagni la voulait comme Santuzza dans Cavalleria Rusticana et j’ai écouté cet enregistrement avec elle, et le compositeur à la baguette. Sa façon de chanter alors était incroyable !
Et je pense à elle aujourd’hui lorsque je chante, et que l’on me dit « C’est exagéré ! Et pourquoi tu pleures comme ça ? Et tu ne dois pas être si « drama Queen ! » Écoutez-la ! Elle chante, elle pleure, elle crie ; et c’est Mascagni qui la dirige et qui, visiblement, ne lui a pas dit « Come on ! Tu es vraiment trop dramatique ! » (rires) Parfois, on va contre l’émotion en voulant mettre trop de distance.

Vous parlez d’une autre époque…

Pour les chanteurs, l’époque actuelle est folle ! Chaque jour, vous devez aller d’un point à un autre, changer de pays. Avant, vous preniez le bateau et rejoigniez l’Amérique en plusieurs semaines. Désormais, vous avez un concert là, puis le lendemain dans un autre endroit. Et si vous ne tenez pas dans ce rythme… next ! Combien de voix sont détruites par ça ?
Aujourd’hui, je pense que l’on a une meilleure technique. On travaille mieux le style, le développement de la voix est meilleur. Et dans le même temps, vous devez également être une actrice. Vous ne pouvez plus vous poser là, ouvrir les bras et chanter parce que vous seriez ridicule. Aujourd’hui, vous devez jouer avec votre voix, avec votre corps tout en faisant sortir cette émotion…

Visuels : © Fadil Berisha, Desdemona Madrid © Javier del Real, Butterfly © Javier de Real, Thais Bejing © Hugo De Ana

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