Opéra
Ermonela Jaho, Ludovic Tezier et Pene Pati enflamment le Théâtre des Champs-Élysées, avec Thaïs.

Ermonela Jaho, Ludovic Tezier et Pene Pati enflamment le Théâtre des Champs-Élysées, avec Thaïs.

11 avril 2022 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Massenet était donné ce 9 avril en version concert. La distribution était idéale, mais la direction manquait un peu de nuances.

Thaïs est un opéra qui quitte rarement les scènes très longtemps. L’on se souvient de la très récente, et absolument exceptionnelle, production de la Scala de Milan avec une Marina Rebeka en état de grâce. L’on a aussi retrouvé Renée Fleming, le 6 avril, elle qui marqua si durablement le rôle, dans un air et un duo lors du gala de l’Opéra de Paris.
Il s’agissait donc, cette fois, de réécouter l’opéra dans son intégralité, mais en version concert, et avec deux interprètes qui ont fait leurs les rôles de la courtisane et du moine intégriste, à savoir Ermonela Jaho (vu notamment à Peralada en 2018) et Ludovic Tezier (qui fit sa prise de rôle en janvier 2021 à Monte-Carlo). Nous avions donc là, d’emblée, déjà la garantie d’une belle soirée à venir…

Trio de perfection

Incontestablement, les deux artistes ont définitivement inscrit leur prestation dans le marbre comme dans l’histoire de cet opéra.
L’on peut commencer par Ludovic Tezier, car, en fait, le rôle d’Athanaël, le plus lourd de l’œuvre, réclame de l’interprète un engagement fort, mais également une incarnation bien particulière. Nous le savons, ce personnage est foncièrement antipathique et rien, jamais, ne vient atténuer ce sentiment. Exalté en permanence, il est de ceux que Freud aurait probablement aimé avoir sur son divan, tant il a une liaison ambivalente avec la religion, la chasteté et le sexe, en décidant d’endosser sa mission quasi messianique, bien qu’en vérité, totalement personnelle.
Par sa raideur, Ludovic Tézier incarne parfaitement ce fou de Dieu, avec une déclamation froide et une sécheresse absolument adéquates. Cela frappe notamment, lorsqu’arrivé à Alexandrie, il maudit la ville qui l’a vu naître (« Pour ta richesse, je te hais ! Pour ta science et ta beauté, je te hais ! Je te hais ! »). Et, bien sûr, quand, à l’acte III, en véritable tortionnaire, il traîne Thaïs (« Marche encore, brise ton corps, anéantis la chair ! ») pour la conduire au supplice. Vocalement, l’on atteint la perfection, non seulement parce que l’on connaît les innombrables qualités et le timbre de bronze du baryton, mais aussi tant il sait ciseler les mots en fonction des humeurs de son personnage. C’est indéniablement du grand art.

De son côté, Ermonela Jaho affiche son adéquation totale avec le rôle de la courtisane ; elle y imprime sa propre façon d’être et d’interpréter, telle une forme d’abandon au chant, avec une exacerbation toute personnelle, où drame et passion sont omniprésents. Il faut alors percevoir cette ironie avec laquelle elle prononce « Ose venir, toi qui braves Vénus ! » puis cette inquiétude contenue, dans « Thaïs vieilliras (…), Un jour, ainsi, Thaïs ne sera plus Thaïs ! ».
Non seulement, la tessiture de la courtisane ne lui pose aucun problème, mais ce que l’on retient vocalement, c’est cet art incomparable d’un chant éthéré par de sublimes pianis, comme sa façon de projeter ses aigus magnifiques, en les accompagnant de la main, comme si elle cherchait-là, à atteindre les étoiles. Si le français n’est pas toujours idéalement au rendez-vous, le sens du mot lui, y est en permanence.
Et si l’on devait formuler une légère réserve, ce serait probablement sur le fait que, dramatiquement, on ne sente qu’imparfaitement la progression de cette femme qui part, tout de même de l’état de courtisane débridée (et très chère à « posséder » si l’on en croit les propos de Nicias), à la femme qui accepte, avec une étrange abnégation, son sort de fiancée de Dieu avec la mort qui en découle.
Quoi qu’il en soit, l’on rendra définitivement les armes, lorsqu’à la toute fin, dans l’étonnant dialogue de sourds entre Athanaël et Thaïs, aveuglée, elle est toute entière tournée vers les cieux et meurt alors, dans un aigu aussi improbable que saisissant, sur « Je vois Dieu ! ».

Pene Pati faisait, ce soir, sa prise de rôle de Nicias et, une fois de plus, c’est magnifique !
Bien sûr, nul ne se hasarderait à demander à ce garçon massif qui vous séduit par sa bonhomie et son sourire naturel, reflet d’un bonheur palpable d’être en scène, d’insuffler là une quelconque perversité à un personnage qui, pourtant, n’en manque pas.
C’est finalement un Nicias presque espiègle qui, de Thaïs, comme un grand enfant dit « Elle est mienne ». Dès qu’il s’exprime, c’est un enchantement alors qu’il donne de l’envol à sa voix lumineuse ; enchantement du français bien déclamé, enchantement de la clarté du timbre et de sa projection, enchantement de la beauté et de la gourmandise avec laquelle il fait siens, les rôles français qui lui sont proposés.
Certains, ce soir, découvraient Pene Pati. Gageons qu’ils n’en resteront pas là et seront incités à continuer à suivre ce jeune artiste (et à écouter son disque) qui évolue déjà parmi les grands.

La distribution de cette Thaïs est complétée par l’excellent Guilhem Worms dans le rôle de Palémon, avec sa voix de basse élégante et si bien projetée, comme par une Marie Gautrot, tout aussi idoine, dans le rôle aride de Mère Albine et, enfin, par les deux délurées Cassandre Berthon et Marielou Jacquard, avec leurs rires sardoniques.

Le pathos plutôt que la subtilité

Thaïs, ce sont d’abord des voix. C’est aussi une partition dont il faut mettre en évidence le raffinement et les changements d’atmosphères. Si l’Orchestre National de France dirigé par Pierre Bleuse ne manque pas d’efficacité, l’on regrettera principalement que le chef choisisse essentiellement la voie du pathos enflammé et une insuffisance certaine de subtilités pour cette œuvre de Massenet. Pour la fameuse méditation de Thaïs dont la merveilleuse musique se porte d’elle-même, il faut pleinement rendre hommage à l’archet sensible de Luc Héry, premier violon de l’orchestre. Le chœur de Radio France est, lui, absolument irréprochable, tant pour sa partie masculine que pour sa partie féminine.

Thaïs, a priori, n’est pas l’opéra le plus aisé du répertoire, autant par son sujet et son imagerie datée, que par sa sécheresse. Sa musique ne « fait pas dans le « sensationnel », mais sait séduire, par des pages sublimes, telle La méditation.
Et pourtant, à l’issue de la représentation, le public exultait, signe évident que, ce soir, nous avions devant nous une équipe somptueuse qui sût, magnifiquement, porter l’œuvre de Massenet.

Visuel © Les Grandes Voix

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