Opéra
Thaïs à Monte-Carlo : Rebeka, Tézier et Borras subliment l’âpre rencontre de la courtisane et du moine exalté

Thaïs à Monte-Carlo : Rebeka, Tézier et Borras subliment l’âpre rencontre de la courtisane et du moine exalté

30 janvier 2021 | PAR Paul Fourier

L’Opéra de Monte-Carlos apparaît comme une oasis dans le désert lyrique qui règne en France et en Italie. Le spectacle, porté par une distribution flamboyante, aura été une aubaine pour les spectateurs habitant aux alentours de Monaco, et privés de spectacles dans leurs pays.

Thaïs est une œuvre ambiguë, presque étrange, dont l’intrigue repose, en grande partie, sur des malentendus et met en action des profils psychologiques pour le moins troublants. Le moine Athanaël, un véritable exalté religieux décide, de son propre chef, de faire revenir Thaïs, la parvenue, dans le droit chemin. Progressivement, ses motivations apparaissent moins claires et ses sentiments moins chastes que ceux affichés pour sa « mission ».
Thaïs, elle, dont l’amour coûte cher au riche Nicias, se révèle désireuse de quitter les oripeaux de la femme fatale. Sa rencontre avec Athanaël transfigurera son attitude provocante en une soumission inattendue. Dans son cheminement personnel, elle interprète l’air du miroir, page la plus célèbre de la partition, et l’une des plus belles expressions à l’opéra d’une héroïne confrontant sa beauté aux dommages du temps qui passe.
Enfin, les promesses de vie éternelle et d’amour divin qui lui sont faites vont se révéler plus tragiques qu’attendues. La consécration divine prendra forme de châtiment en la conduisant à la mort.

Deux protagonistes soumis à un rude parcours intérieur

Massenet composa Thaïs juste après Werther ; l’on y retrouve d’ailleurs des accords qui semblent communs aux deux œuvres. Privé d’un franc succès, l’opéra évolua entre 1893 et 1898, date à laquelle la version devint définitive. Il est vrai que, musicalement, l’œuvre apparaît inégale. Les ballets ajoutés – puis modifiés et coupés – en raison des exigences de l’Opéra de Paris ne sont pas inoubliables et quelques pages trainent en longueur. C’est néanmoins une partition intéressante qui retrouva, il y a quelques années, la faveur des théâtres, lorsque Renée Fleming décida de faire sien le rôle.
La mise en scène de Jean-Louis Grinda décrit linéairement l’histoire mais s’attache surtout – et c’est bien là le plus grand intérêt du livret – à faire ressortir le rude parcours intérieur des deux protagonistes.
Pour traduire la part de fantasmagorie (voire de fantasme du tourmenté Athanaël), le metteur en scène, épaulé par Laurent Castaingt, pour les décors et la lumière, et Gabriel Grinda, pour la vidéo, utilise astucieusement projections et miroirs. Que Thaïs rêve à son destin et ses songes lui feront apparaître la vérité nue : suivre Athanaël, son bourreau involontaire, la conduira irrémédiablement à la mort. L’acceptation de son sort n’en est ainsi que plus évidente.
Par ailleurs, le contraste entre deux mondes est bien mis en évidence : l’habitat des Cénobites, une grotte et un désert balayé par le vent, apparaît austère comme leurs costumes, alors que le Palais d’Alexandrie lui, est empli d’une faune joyeuse et bigarrée.
Le contraste est tout autant celui entre la luxure – et l’appétit de vivre qui l’accompagne – que Thaïs quittera, et la foi intégriste et son cortège de tristes sires qui l’accueilleront.
Quant au rêve de Thaïs, parenthèse fantasmagorique, il se déroule dans un univers tout de bleu drapé qui peut évoquer les limbes du songe comme ceux de la mort.

Une évolution psychologique magnifiquement portée par Marina Rebeka et Ludovic Tézier

Marina Rebeka interprète une Thaïs aux antipodes des courtisanes alanguies qui offrent langoureusement leurs charmes mais peinent ensuite à traduire les tourments de la femme trainée au désert. Nourrie de Norma, d’Anna Bolena, ces inflexibles du bel canto, elle en épouse la force de caractère qui permet à ces héroïnes de se diriger droites et fières vers leurs destins. Le chant de la femme volontaire est puissant, sans manquer de couleurs ni de nuances, pour caractériser la puissance de séduction d’une héroïne qui happe ses amants comme des proies.

Puis, progressivement, la voix évolue pour exprimer la soumission sans faiblesse, l’acceptation de son sort vers une issue, certes mortelle mais quasi heureuse, qui tranche avec les affres de douleur dans lesquels est plongé l’inquisiteur pris à son propre piège.
La réussite de la prise de rôle de la soprano s’appuie également sur les efforts réalisés sur la langue pour avancer dans son parcours vers les héroïnes de ce répertoire français.
On le sait, dans cet opéra, le destin de Thaïs est indissociable de celui d’Athanaël : la puissance du choc repose donc sur les deux interprètes et ces deux voix sont parfaitement au diapason pour décrire le combat intérieur dans lequel, l’un et l’autre se retrouvent dominants, soumis ou vaincus.

Le personnage d’Athanaël semble taillé sur mesure pour le baryton et la performance de Ludovic Tézier ne peut se réduire à son interprétation vocale, impressionnante. Le physique même de l’artiste est en phase avec le moine austère ; le ton impérieux, l’attitude brutale, la violence sous-jacente, rien ne manque à la caractérisation du personnage.
Et bien évidemment, il y a la richesse de la voix du baryton, entièrement au service de l’expression dure d’un personnage qui ne s’assouplira jamais, et son legato extraordinaire…
Ainsi, sans chercher à l’enjoliver, il réussit à camper un personnage, pris entre sa haine des autres et ses propres scarifications, en une dimension tellement réaliste qu’elle en devient inquiétante.

Face à ces deux êtres tourmentés, Jean-Francois Borras apporte à Nicias, ce personnage finalement joyeux, son chant clair, sa belle élocution et ce timbre qui séduit sans aucune réserve. Le ténor est comme le porte-parole de ce monde de la fête qui rit des contorsions du moine revêche et s’avère dramatiquement parfait dans le ce rôle.

Un orchestre au diapason du drame

Philippe Kahn apporte sa voix sombre et puissante au personnage de Palémon et, là encore, la complémentarité avec Ludovic Tézier est idéale, tandis que les deux joyeuses Crobyle et Myrtale de Cassandre Berthon et Valentine Lemercier, Marie Gautrot en Albine et Jennifer Courcier complètent brillamment cette bien belle distribution.
La direction de Jean-Yves Ossonce, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, est tendue, accordée au tempérament de chacun des deux principaux interprètes. Il fait ressortir les beautés de la partition sans en éluder les aspérités. Il accompagne, avec l’âpreté nécessaire, cette histoire d’amour mortifère, ce choc des individus lié à l’intolérance religieuse.
Cela n’empêchera pas que cette ligne volontaire soit, l’espace d’un instant, suspendue à la grâce du violon aérien de Liza Kérob, lors de la magnifique page de la méditation.
Comme à son habitude, le chœur de l’Opéra de Monte-Carlo est irréprochable.

Ainsi, les obstacles liés à la pandémie n’auront pas dissuadé les spectateurs de gagner la sublime salle de l’Opéra Garnier de Monaco, pour vivre les aventures de la parvenue et du moine mystique. Et, en cette période singulière, on eut le beau sentiment que les interprètes de l’opéra avaient à cœur de transmettre, au-delà de la musique, un message implicite sur l’importance de la musique « en vrai », sur leur présence et la nôtre…

Le plaisir pris devrait se prolonger très bientôt, notamment pour le récital de bel canto des 5 et 7 février où l’on retrouvera Marina Rebeka, accompagnée cette fois-ci par Karine Deshayes.

Visuel © Alain Hanel

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