Opéra
Quelle palette ! Le premier CD de Pene Pati, peintre, poète et ténor.

Quelle palette ! Le premier CD de Pene Pati, peintre, poète et ténor.

03 avril 2022 | PAR Philippe Manoli

Le label Warner a fait confiance au jeune ténor néo-zélandais Pene Pati dont l’étoile brille de plus en plus haut dans le monde de l’opéra, après ses succès à San Francisco, Bordeaux, Vienne, Amsterdam et Paris. Et pour un premier CD, il lui offre la collaboration du chœur et de l’orchestre de l’Opéra National de Bordeaux Aquitaine, sous la baguette experte d’Emmanuel Villaume, tous deux gages d’une grande qualité. Le programme est d’une variété et d’une richesse rares, pour une réussite exemplaire.

Un ténor qui vient de loin

Pourtant l’histoire n’était pas écrite à l’avance : Pene Pati est né aux îles Samoa, où le chant fait partie de la culture ancestrale, mais s’il a réussi à faire son chemin dans le monde lyrique après avoir vécu en Nouvelle-Zélande et s’être formé au Pays de Galles puis aux États-Unis, jusqu’à devenir aujourd’hui un des plus grands espoirs du ténorat mondial, il garde en lui le sentiment aigu du fait qu’il vient d’un autre monde que ceux qui s’y produisent habituellement. Dans le texte introductif du disque, il confie à George Hall : « J’espère qu’ils [les auditeurs] reconnaîtront la couleur différente de ma voix de chanteur polynésien. Ce sera nouveau pour de nombreux auditeurs – pas seulement la couleur de ma voix et l’endroit d’où je viens, mais aussi le fait qu’un gamin si loin du monde de l’opéra, en termes géographiques comme du point de vue des langues, se soit lancé dans l’arène lyrique. Je fais partie des premiers, mais bien d’autres sont en train d’éclore et font œuvre de pionnier. J’espère que la découverte de ce nouveau potentiel émoustillera les esprits. »

Le grand sourire qu’il arbore sur la pochette du disque et l’évidente générosité dont il fait preuve dans la vie sont la marque de ceux dont l’horizon est large et le cœur vaste. Pene Pati doute parfois d’être reçu avec chaleur dans un monde ultra codifié : il pensait être accueilli froidement à Bordeaux dans son premier grand rôle en français face à un public français, le Roméo de Gounod, mais il a reçu un triomphe public et critique. Les raisons en sont multiples : la formation qu’il a reçue à San Francisco auprès de César Ulloa (qui a formé aussi Nadine Sierra et Amina Edris, c’est dire !) lui a sans doute donné les meilleures clés pour réussir dans un style aussi spécifique que celui du répertoire français, où il excelle. Le travail ardu sur la diction française chantée (bien différente de la diction parlée) avec son épouse Amina Edris, soprano parfaitement francophone (qui a étudié au lycée français du Caire) a fait de lui l’un des très rares ténors non francophones à atteindre (avec Michaël Spyres) la quasi-perfection dans la prononciation de notre langue, ce que ce CD démontre avec éclat. Mais plus encore, c’est une recherche approfondie des moyens d’exprimer les émotions de chaque personnage (et même les gradations infimes des différentes émotions du personnage dans son parcours) qui caractérise l’excellence de Pene Pati. On remarquera qu’il est peut-être le seul ténor au monde aujourd’hui à chanter piano de façon générale. Bien que sa quinte aigüe soit particulièrement développée (dès sa première apparition en France dans Anna Bolena à Bordeaux en 2018, le contre-ré de son Percy a fait sensation), il prend toujours le parti de peindre l’état d’âme du personnage dans toutes les nuances psychologiques induites par le sens des mots. Dès lors, ce n’est pas l’éclat tonitruant du ténor démonstratif qu’il nous offre, qui peut vite être lassant, mais à l’opposé la délicatesse du ténor de style, tellement plus rare et satisfaisant.

Le très large programme choisi recouvre trois domaines : le premier correspond aux rôles qui ont marqué le début de la carrière du ténor néo-zélandais, comme le Duc de Mantoue, Duc qui fut son premier grand rôle à San Francisco en 2017 ; comme Roméo, son premier grand rôle en français sur la même scène puis en France ; comme Nemorino, son premier grand succès parisien; comme Des Grieux, pour lequel il a effectué un remplacement sur la scène de l’OnP, lors d’une générale (le premier rôle pour lequel il a foulé cette scène donc). Le second recouvre les rôles qu’il a déjà travaillés et qui seront sans doute des prises de rôle à court terme : Arnold, Raoul de Nangis, Aménophis, Arrigo, Roberto Devereux. Enfin, l’artiste a voulu élargir l’horizon de son disque en revenant aux sources du chant français, avec des raretés qui faisaient le quotidien des ténors de demi-caractère du début du XXe siècle : l’air de Polyeucte dans l’œuvre éponyme de Gounod, celui de Danilowitz dans L’Étoile du Nord de Meyerbeer, et l’air de Jocelyn dans l’œuvre éponyme de Godard. Car c’est sans doute en revenant aux sources d’un style qu’on lui assure une réelle pérennité.

Le ténor qui chantait piano

Le CD débute par trois airs du Duc de Mantoue, dans leur ordre chronologique. « Ella mi fu rapita » est l’occasion pour Pene Pati de montrer sa science du mot : a-t-on jamais entendu l’inquiétude du Duc peinte avec autant de finesse dans « sciuso era l’ucio » ? Le soin considérable apporté aux récitatifs est un point crucial pour lui. Si le ténor sait emporter l’auditeur dans les arias, il tient particulièrement à étoffer le personnage dans toutes ses composantes possibles. La cabalette « Possente amor mi chiama » manifeste surtout son aisance dans les arias qui demandent une ascension progressive vers les sommets de l’ambitus, même si les Italiens y apportent en général plus de métal et de pur éclat. Rythmiquement impeccable, la célébrissime « La donna è mobile », moins démonstrative que d’autres, recourt encore au piano (pour « È sempre misero », que tant d’autres entonnent d’un mezzo forte uniforme) avant d’être conclue de façon lumineuse.

Roméo est une pierre de touche du répertoire de Pene Pati : le récent triomphe qu’il a reçu dans le rôle à l’Opéra-Comique marque un jalon important de sa carrière. Rarement aura-t-on entendu Roméo plus fin, plus poétique. Surtout, « Ah, lève-toi soleil » devient avec lui une vraie prière, ce qu’elle devrait toujours être : le poids des mots est révélé avec force. Bien sûr, l’accompagnement orchestral soyeux qu’Emmanuel Villaume tisse avec les cordes de l’ONBA n’est pas pour rien dans la réussite de l’aria. Mais quel autre ténor récemment a lancé ainsi le dernier « parais » pianissimo, comme tout l‘accompagnement orchestral y invite ?

La scène de Guillaume Tell qui suit est puissamment dramatique : quelle excellente idée de ne pas priver l’air « Asile héréditaire » de son récitatif, précédé des tutti nets et denses d’un orchestre dont on apprécie les timbres spécifiquement ambrés, et la précision des cordes ! Là encore le personnage, Arnold, est brossé en quelques phrases d’une grande densité émotionnelle. Le murmure de « Dans cette enceinte, quel silence ! », le déchirement de « Mon père est mort, je n’y rentrerai pas. » sont tout aussi impressionnants que l’aria, admirablement maitrisée, l’aigu s’épanouissant avec aisance à l’assaut des intervalles, d’une belle couleur mordorée. Le chœur apporte ici la continuité dramatique nécessaire, mais c’est l’électrisante cabalette « Amis, amis » qui emporte tout sur son passage, dans un tempo d’une vivacité parfaite : la voix du ténor escalade les arpèges ascendants avec une facilité stupéfiante, se transformant en clairon humain, d’une luminosité et d’une précision formidables jusqu’à un ut final interminable, d’autant plus qu’il est articulé sur les derniers mots « Aux armes » !

La « Furtiva lagrima » de L’Elisir d’amore demande une science des colorations bien différente. « Un solo instante i palpiti » est d’une délicatesse confondante, le legato permet une ligne de chant parfaitement dosée, le moelleux du timbre répondant à la douceur de la harpe et du cor anglais, même si le ténor ne renouvelle pas ici l’exploit qu’il accomplissait en salle, avec une messa di voce complète, enflée puis diminuée, sur le dernier « d’amor ».

L’air de Raoul de Nangis fait partie de la panoplie du ténor du début du XXe siècle. Il est aujourd’hui un peu oublié, même si l’œuvre connaît un retour en grâce depuis la production bruxelloise de 2011. Pene Pati ici encore met tout le soin nécessaire dans l’incarnation du personnage dès le récitatif : « Timide, je m’avance… » est théâtralement d’une grande justesse. Quelle délicatesse ensuite quand son timbre s’accorde à la viole d’amour ! La pureté d’émission dans « Ah ! quel spectacle enchanteur vient s’offrir à mes yeux ! » permet à l’émotion d’affleurer, et le reste de l’aria, l’archet à la corde, est une leçon de bel canto à la française, voix mixte sur le souffle, comme en apesanteur. On espère que quelqu’un aura l’idée de l’engager dans ce rôle, surtout s’il y est accompagné d’Amina Edris : le duo du IVe acte entre la Valentine et le Raoul des deux époux pourra faire frémir d’aise n’importe quel public.

La Battaglia de Legnano fait partie des œuvres du Verdi des « années de galère », bien peu fréquentées aujourd’hui. Qui connait encore l’air d’Arrigo, à part ceux qui fréquentent la compilation verdienne de Carlo Bergonzi ? Une fois encore, le récitatif, entre ardeur et délicatesse (« Io bevo l’aure alfin che tu respiri! ») , donne une belle perspective à l’aria, dans laquelle c’est la longueur de souffle et la parfaite diction qui impressionnent, structurant une ligne de chant d’une grande pureté.
Moïse et Pharaon revient aujourd’hui quelque peu sur le devant de la scène, avec les productions pesaraise de 2021 et aixoise de 2022. Cette fois le récitatif ne s’impose pas, confié au seul Mirco Palazzi, en petite forme, quoique ses vocalises soient d’un vrai rossinien. Mais la pureté de la ligne d’Aménophis montre bien qu’il est temps qu’un ténor qui maîtrise notre langue affronte le rôle : l’éclat si bien articulé de « Ah ! Plaignez ma misère ! » le prouve bien, tandis que Palazzi souffre encore dans l’aigu d’un rôle de baryton-basse.
Roberto Devereux souffre d’un paradoxe : le rôle éponyme, essentiel dans le drame, s’efface devant la personnalité de la reine, et c’est sans doute pour éviter la confusion avec d’autres œuvres de Rossini et Donizetti qu’on a ainsi mis en avant le personnage. Le fait est qu’il est souvent sacrifié, rares étant les ténors à pouvoir l’incarner, avec les moyens vocaux adéquats. Ici encore quel luxe de pouvoir entendre le récitatif, précédé d’une introduction idéalement dosée aux cordes par Emmanuel Villaume, qui distille une atmosphère inquiète avec une grande finesse ! Le désespoir presque effacé d’«A discolpar mi basti… » suit idéalement les linéaments de l’émotion du favori qui s’apprête à accepter son destin. Le chant piano al fior di labbra de Pati révèle alors la filiation du début de l’aria « Come uno spirto angelico » avec le plus célèbre « Ange si pur » de La Favorite. Quelle chance encore de bénéficier de la cabalette « Bagnato il sen di lagrime », où l’urgence du propos est renforcé par la présence du chœur dont le ténor s’extrait pour un long la aigu!

Un final inattendu, de toute beauté

C’est à dessein que nous regroupons les airs en français de la fin du disque : outre le songe de Des Grieux, où la longueur de souffle du ténor et l’usage de la voix mixte permettent de délicates nuances, sans atteindre tout à fait à l’émotion attendue, Pati nous offre trois airs parmi les moins fréquentés du répertoire actuel, qu’il magnifie par interprétation où le soleil du timbre s’allie à la délicatesse de la diction et à la finesse des intentions dramatiques pour nous transporter au-delà de ce que nous aurions pu espérer. Le deuil de Polyeucte, scandé par des accords de cordes sur fond de cuivres sombres, s’épanouit dans un tempo majestueux, la longueur de souffle du ténor épousant une ligne idéalement galbée pour créer une émotion à la fois douloureuse et recueillie. L’air de Danilowitz de L’Étoile du Nord nous surprend tout autant : plus léger de ton (nous sommes dans le registre de l’opéra-comique) mais pas moins délicat de touche, toujours dans un piano nourri et subtilement coloré, Pati peint la désolation de Danilowitz tout en retenue, touchant à l’émotion la plus sincère. Et l’air de Jocelyn de Godard est plus éblouissant encore : la lumière de la première phrase, « Cachés dans cet asile où Dieu nous a conduits », précédée d’une introduction à la flûte, est simplement bouleversante, rappelant les plus émouvants passages de Roméo et Juliette. « Oh ! Ne t’éveille pas encore » est comme un rêve éveillé, le miel délicat du timbre du ténor s’étirant en fils dorés de pianissimi simplement sublimes, à l’unisson du texte.

Comment ne pas saluer alors la réussite de ce premier CD, quand bien même tout n’y est pas parfait ? La richesse du programme, qui embrasse tant de styles et d’œuvres, n’a d’égale que l’épatante générosité d’un ténor venu d’ailleurs qui semble de ses bras ouverts vouloir embrasser le monde.

Visuels : © Pene Pati

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