Opéra
Le chant d’amour de Marina Rebeka et de Lorenzo Viotti à la Thaïs de Massenet à la Scala de Milan

Le chant d’amour de Marina Rebeka et de Lorenzo Viotti à la Thaïs de Massenet à la Scala de Milan

24 février 2022 | PAR Paul Fourier

Cette nouvelle production de l’institution milanaise ne surprend guère pour la mise en scène, car Olivier Py y reprend ses antiennes habituelles. En revanche, la subtile direction d’orchestre de Lorenzo Viotti et Marina Rebeka, interprète principale d’exception, mènent la musique de Massenet sur des sommets extraordinaires.

Le Teatro alla Scala a, cette année, confié à Olivier Py la première mise en scène de Thaïs en version originale (en 1942, l’opéra avait été donné en plein conflit mondial, en version italienne et ne fut jamais repris depuis). Tout, dans ce livret, dans les obsessions de ce moine échauffé – dont les raisons de convertir Thaïs sont moins religieuses qu’affirmées -, devait, en toute logique, convenir au metteur en scène français.
Paradoxalement, le résultat montre que le principal écueil résidait, en fait… dans cette adéquation trop évidente. Car demander à Py de traiter de sexe et de religion, c’est nous amener irrémédiablement vers des scènes de cabaret où, croix lumineuses et postures suggestives (des deux sexes dénudés) vont s’affronter.
C’est évidemment le cas ici, auquel se rajoute, dans la première partie, une trop grande propension à l’agitation permanente dans certaines scènes, et également, à des attitudes des acteurs parfois vraiment trop théâtrales.

Heureusement, le talent d’Olivier Py va au-delà de ses obsessions

Car la direction d’acteurs est irréprochable ; et sa direction s’appuie essentiellement sur les contacts physiques, déclinés en caresses lascives des dépravés ou en gestes violents d’Athanaël ; mais ces corps à corps collent au propos comme aux caractères des protagonistes.

Le deuxième atout de cette mise en scène, ce sont, malgré les excès, des scènes d’une force incontestable dont les plus frappantes sont une méditation de Thaïs sublimée par deux des danseurs de la Scala avec deux immenses grandes roues comme arrière-fond, celle, quasiment hystérique, alors que se déchaînent les démons au troisième acte, et enfin, à la mort de Thaïs, ce squelette qui ferme toutes les portes laissant les deux personnages seuls en scène.

Marina Rebeka, toutes les Thaïs…

En janvier 2020, Marina Rebeka avait réalisé, à Monte-Carlo, la prise de rôle de la courtisane issue du roman éponyme d’Anatole France. Aux côtés de Ludovic Tézier et de Jean-François Borras, elle y était magnifique. Mais la soprano est une perfectionniste et il n’y a nul doute que depuis, elle a retravaillé la partition tant vocalement que dramatiquement…
Le résultat se révèle stupéfiant. Elle habite désormais totalement le personnage et lorsqu’elle apparaît, la première fois, dans le Palais de Nicias, toute de rouge vêtue, c’est d’abord l’adéquation physique de la femme avec l’ensorceleuse qui saute aux yeux. Et, lorsqu’elle prononce ses premiers mots « C’est Thaïs, l’idole fragile », nous sommes immédiatement saisis par la splendeur de l’instrument alors empli de douceur enjôleuse.

Thaïs, ce sont plusieurs femmes en une seule ; elle est la conquérante usant de sa beauté qui se moque d’Athanaël et de ses prétentions, elle est ensuite celle qui doute et enfin, bien sûr, la femme soumise à ce fou de Dieu (et fou d’elle) qui trouvera la délivrance dans sa mort. Marina Rebeka incarne, à la perfection, toutes ces femmes sachant, en première partie, déployer une voix large et darder ses aigus.
Mais, à ce stade de sa carrière, l’on sent que la soprano ne fait pas étalage de ses moyens considérables. Elle s’attache à plier cette voix puissante aux exigences du rôle et joue de son souffle pour nous éblouir de piani invraisemblables.
Dans un français aujourd’hui irréprochable, elle sait ainsi interpréter Thaïs dans toutes ses dimensions. Au troisième acte, lorsque le visage vierge de maquillage, elle prononce, dans un souffle, « Ton cœur a la douceur d’une aurore », l’on serait tenté de lui dire la même chose. Et les mots qui suivent flottent alors dans l’air comme le fait l’esprit de Thaïs épuisé par son voyage. Alors que vient « Dans la cité céleste, nous nous retrouverons », elle nous offre alors un aigu pianissimo littéralement sublime.
À partir de ce moment, sa prestation ne sera qu’une longue souffrance, interprétée de manière magistrale. Alors que l’esprit de Thaïs est déjà ailleurs et qu’elle ignore Athanaël, l’épilogue nous met les larmes aux yeux grâce à la pure simplicité de son exécution et de ses suraigus qui ne cherchent nullement à être spectaculaires, mais à nous frapper droit au cœur.

Le miracle d’une rencontre entre une soprano et un chef…

Toutefois, un miracle de ce type ne s’accomplit pas seul… mais par l’intervention d’un Saint-Esprit… nommé Lorenzo Viotti. Le chef franco-suisse n’est pas un nouveau venu à la Scala. On l’a notamment entendu diriger magnifiquement, ici même, Roméo et Juliette en janvier 2020.
Et l’on comprend aisément pourquoi le théâtre fait appel à lui, tant il y a osmose entre ce Chef et la somptueuse phalange scaligère.
Dans la musique de Massenet, il ose tout avec bonheur, de l’embrasement de l’orchestre à la fin du premier tableau de l’acte I a la beauté sublime d’une méditation suspendue par des violons à faire pleurer. Il sait utiliser totalement les ressources magnifiques de l’Orchestre de la Scala, accélérant le rythme de manière élégante, usant de mille variations – comme dans le ballet du troisième acte – ou se déchaînant dans la folie collective qui saisit Nicias et son entourage. Sa lecture est une splendeur de bout en bout et permet alors de présenter l’œuvre de Massenet aux Milanais sous son jour le plus éclatant.

Le reste de la distribution profite de cet alignement de planètes

Disons-le d’emblée, Lucas Meachem est un Athanaël irrégulier. Aux deux premiers actes, il manque indéniablement de présence et de couleurs pour incarner le moine à l’esprit torturé. Et, face à Thaïs comme à Nicias, il peine un peu à s’imposer. C’est à l’acte III qu’il va véritablement se révéler, combinant la dureté du quasi-tortionnaire qui s’acharne sur Thaïs pour ensuite, alléger sa voix lorsqu’il constate l’effet de ses sévices. Porté par la direction, en phase avec sa partenaire dans les duos, il accorde alors parfaitement sa voix à celle de Marina Rebeka, en parvenant également à traduire l’hystérie qui, à la fin, saisit le moine.

Dans le rôle de Nicias, Giovanni Sala, malgré une voix modérément adaptée au rôle, joue volontiers de la présence théâtrale du personnage androgyne que lui a concocté Olivier Py. Par ses accents ironiques et sa voix légère, par moments, on le croirait, habitant plus sûrement l’univers d’Offenbach que celui, plus grave, de Massenet… Il n’empêche ! Il se taillera un beau succès mérité aux saluts.

Les seconds rôles sont irréprochables. Caterina Sala (la récente si belle découverte de L’Élixir d’amour de Bergame) et Anna-Doris Capitelli, en tenues de cabaret, incarnent, elles, brillamment et avec le fort contraste de leur voix soprano / mezzo, les déchaînées Crobyle et Myrtale. Federica Guida, affublée d’une tenue de squelette (!), est une aérienne Charmeuse. Enfin, Insung Sim et Valentina Pluzhnikova mettent leurs belles voix de basse et de mezzo-soprano au service du rigide Palémon et de l’austère Albine.
Et l’on ne peut qu’admirer la belle façon dont le Chœur de la Scala s’est saisi des personnages des Cénobites comme des courtisans.

Nul doute que si Massenet assistait d’un endroit inconnu de nous à cette représentation milanaise, il serait fier des artistes réunis ce soir, avec à leur tête, la sublime Marina Rebeka accompagnée de Lorenzo Viotti, son chevalier servant. Et peut-être même, alors, qu’il n’avait pas hésité, à la veille du XXe siècle, à se saisir d’un sujet finalement assez sulfureux, aurait-il apprécié la mise en scène d’Olivier Py…

Visuels : © Brescia/Amisano – Teatro alla Scala

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Paul Fourier

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