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Laurence Reymond : « C’est réellement à la suite de cette Palme d’Or qu’est née la programmation Elles font genre » au Festival international de films de Femmes

Laurence Reymond : « C’est réellement à la suite de cette Palme d’Or qu’est née la programmation Elles font genre » au Festival international de films de Femmes

23 février 2022 | PAR Yohan Haddad

À partir du 12 mars prochain, le Festival international de films de Femmes de Créteil inaugurera sa 44ème édition, où une section intitulée « Elles font genre » fait son apparition pour la première fois. Son instigatrice Laurence Reymond s’est confiée à Toute la Culture sur sa programmation éclectique.

Quand on évoque le « cinéma de genre », on constate que l’expression reste toujours difficile à définir. À quoi correspond-elle dans le cadre du festival ?

Dans le cadre de cette édition, elle va essentiellement correspondre à des films fantastiques qui tirent parfois vers l’horrifique. Si on veut être large, le genre abordé est celui de l’horreur.

Le cinéma de genre peut-il être autre chose que de l’horreur ?

Oui, ça peut être beaucoup de choses, c’est juste le choix de l’horreur que nous avons fait cette année. L’expression « cinéma de genre » est un peu généraliste, un peu comme le terme de « fantastique ». On voulait ici cadrer l’expression afin de poursuivre la programmation de cette section pour de futures éditions, afin d’y trouver de nouveaux embranchements. On pourrait programmer des westerns réalisés par des femmes, avec des cinéastes comme Kelly Reichardt, Jane Campion, etc… 

Ida Lupino, dont le film Le Voyage de la Peur est prévu dans la programmation, et à qui on a consacrée une rétrospective l’année dernière dans certaines salles, a-elle fait quelque chose que l’on peut considérer comme du cinéma d’horreur ?

On parle ici d’un film de 1953, à une époque où l’horreur ne signifiait pas la même chose qu’aujourd’hui. Dans le cadre du Voyage de la Peur, on est plutôt du côté « film d’angoisse », qui correspond au ressenti des spectateurs. En 1913, lorsque la cinéaste Lois Veber réalise Suspense, elle utilise déjà cette idée de « l’angoisse ».

Quand Ida Lupino réalise Le Voyage de la Peur en 1953, elle utilise d’autres outils, mais c’est toujours une certaine angoisse qui finit par être obtenue. On est face à un road-movie où deux personnages masculins se font prendre en otage par une sorte de tueur en série. On finit par passer tout le voyage sur la route avec eux, avec la présence importante du tueur. Aujourd’hui, on appellerait ça un thriller. Dans les années 2000, quand Marina De Van fait son film Dans ma peau, elle y travaille une horreur de l’intime. Avec Lucile Hadžihalilovic, à qui l’on rend hommage cette année, on est confrontés à une autre facette de l’angoisse, qui est beaucoup plus métaphysique et sensible et qui passe par les sons et les couleurs. Il n’y a pas de sang, mais l’angoisse reste toujours bien présente. Quand nous parlons de « Elles font genre », on est sur une exploration de l’angoisse à travers différents styles et différents mondes.

Avec un film comme Titane, qui a obtenu la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, est-il possible de dire qu’on se dirige vers une démocratisation du cinéma de genre au féminin ?

L’avenir nous le dira, mais le fait que le jury ait choisi de donner la Palme d’Or à Julia Ducournau présente une force très symbolique. Je ne pense pas que c’est néanmoins dû au fait que ce soit une femme, car il ne faut pas circonscrire un genre à un sexe. Il s’agit de mettre en avant des femmes qui explorent le genre et qui vont amener leur individualité. On va essayer de montrer leur propre univers, qui se rajoute à des univers que l’on connaît déjà, de nature essentiellement masculins.

C’est réellement à la suite de cette Palme d’Or qu’est née la programmation « Elles font genre ». Quand on pense aux femmes qui font du cinéma de genre, on constate qu’il n’y en a pas beaucoup. En France, on a tout de même quelques réalisatrices, comme Marina De Van, qui commence dans les années 2000, ou bien Coralie Fargeat, qui réalise Revenge en 2017. De jeunes réalisatrices font également du cinéma de court-métrage, dont on va montrer deux films sur une séance. Avec cette table ronde qu’on organise entre différentes femmes du milieu, on veut essayer de donner de l’espoir et des cartes en main pour les jeunes réalisatrices qui se demandent si c’est compliqué de faire du cinéma de genre. Les portes s’ouvrent progressivement. Titane n’a peut-être pas tout inventé, mais représente tout de même un tournant. Cette Palme est importante car elle est le fruit d’un véritable risque artistique, d’un vrai univers. Il y avait un parti pris du jury qui montre que l’on on peut essayer de faire de belles choses en s’écartant d’un certain réalisme.

Le nom de Lucile Hadžihalilovic est très peu connu dans le monde du cinéma. Pourtant, elle est déjà apparue de nombreuses fois aux génériques des films de Gaspar Noé. Que pouvez-vous nous dire sur elle et sur son parcours ?

C’est justement pour cela qu’on lui rend hommage, pour qu’on reconnaisse réellement son travail. Si les réalisatrices de « cinéma de genre » sont si peu connues aujourd’hui, c’est parce que l’histoire passe son temps à ne pas les montrer.

Lucile Hadžihalilovic commence le cinéma à l’EDHEC (ancien nom de la Fémis), où elle rencontre Gaspar Noé. Ils vont collaborer ensemble dès le début, créant un binôme très lié artistiquement. Les premiers films de Gaspar Noé et de Lucile Hadžihalilovic se répondent beaucoup, notamment dans son premier moyen-métrage La Bouche de Jean-Pierre, réalisé juste après l’EDHEC. On y voit de nombreux liens avec le cinéma de Gaspar Noé dans les thématiques et dans l’esthétique, à travers l’utilisation du giallo et de couleurs vives.

À partir de là, elle va développer un univers qui lui est propre. Les thématiques de ses films souvent liées au monde de l’enfance, la plupart de ses personnages principaux étant des enfants, garçons comme filles. Son esthétique se réfère beaucoup aux contes de fées, avec des images très allégoriques et symboliques. Les couleurs y sont très fortes, elle travaille sur des teintes assez sombres, des verts, des jaunes. C’est plutôt rare de parler d’un réalisateur ou d’une réalisatrice en évoquant cette idée. Ses thématiques explorent l’angoisse du passage à l’âge adulte et à l’adolescence avec ses changements d’états. Il y a cette idée de la mutation et de la transformation qui sont des thèmes propres au fantastique. Il y a toujours une monstruosité dans ses films, sans y faire apparaître de choses explicites. Elle reste dans des univers mentaux, qui jouent sur les bandes sons, conçues comme des partitions hyper précises où la musique, les sons d’ambiance, les sons corporels et les voix se mélangent. C’est cet aspect qui met majoritairement le spectateur dans un état d’angoisse. En 20 ans, elle a fait trois longs-métrages, dont son troisième Earwig sera projeté en avant-première durant le festival. 

Des cinéastes comme Karen Arthur, Coralie Fargeat ou encore Ida Lupino restent des noms assez peu connus du grand public aujourd’hui. Comment ces réalisatrices ont-elles marquées l’histoire du cinéma ?

Si on parle d’Ida Lupino, on connaît avant tout la comédienne, qui a fait beaucoup de films et qui était très connue sous ce simple titre. Elle s’est mise à réaliser des films presque discrètement, d’où le fait qu’elle soit moins connue comme réalisatrice. L’idée de réhabiliter ses films en tant que cinéaste constitue un travail assez récent. Elle a abordée des sujets très novateurs sur la féminité pour son époque, avec notamment un film comme Outrage qui évoque la thématique du viol au début des années 50. À la suite de ce film, le sujet est resté et reste peu traité, ce qui est dingue !

Coralie Fargeat, quant à elle, n’a fait qu’un seul long-métrage pour le moment, Revenge. Il reprend la tradition du « rape and revenge », qui est un sous-genre du film d’horreur crée dans les années 1970. Quand Quentin Tarantino fait Kill Bill, il s’inspire en partie de ce mouvement. Ce sont des films qui évoquent généralement l’histoire d’une fille/d’une femme qui se fait violer et qui décide de se venger en tuant plus ou moins tout le monde. Dans les années 1970, ils étaient considérés comme des B-Movies, des films plus ou moins mineurs qui ne sont pas forcément rentrés dans l’histoire du cinéma, mais qui font tout de même partie d’une petite école. Néanmoins, la plupart de ces films sont faits par des hommes. Quand Coralie Fargeat réalise ce premier long-métrage, elle est l’une des premières femmes à s’immiscer dans ce genre, ce qui est presque un paradoxe. Elle reprend les codes de ce style avec un regard féminin. Elle peut s’identifier plus facilement au personnage, ce qui n’empêche pas un réalisateur de pouvoir également le faire.

Qu’est-ce que représente le Festival international de films de Femmes aujourd’hui pour les réalisatrices, sans évoquer spécifiquement le cinéma de genre ?

C’est un festival qui a maintenant 44 ans, il est donc bien installé dans le paysage du cinéma en France. Il a une grande renommée internationale, qui a permis d’ouvrir la voie à d’autres festivals de films de femmes dans le monde. Une aide et une bienveillance y sont toujours faites aux réalisatrices. Il n’est pas un festival de renommée mondiale, mais ce n’est pas nécessairement son propos.

Notre propos, c’est de mettre en avant de très bons films faits par des réalisatrices. L’idée de se dédouaner de la question de « premières mondiales » nous permet de façonner une programmation de très bonne qualité. C’est un festival crée avant tout pour le public. Il est très souple et accueillant, et les réalisatrices s’y sentent généralement bien accueillies, ayant permis à certaines d’entre elles de faire connaître. Depuis plusieurs années, la plupart des festivals de cinéma se vantent de montrer une certaine parité homme/femme. Néanmoins, les réalisatrices restent encore trop peu présentes dans un festival comme celui de Cannes, où seulement deux d’entre elles ont obtenu la Palme d’Or (Jane Campion pour La Leçon de Piano en 1993 et Julia Ducournau pour Titane en 2021). Il ne faut jamais prendre pour acquis l’idée que les femmes sont toutes aussi bien respectées et projetées que les hommes. Le travail du Festival de films de Femmes a un sens qui dépasse les 10 jours de projections, notamment à travers un travail avec les scolaires sur toute l’année. Le festival développe des publics, ainsi que le regard des jeunes et des moins jeunes sur les films de réalisatrices. C’est un travail qui reflète son actualité.

La programmation du Festival de films de Femmes est désormais disponible à cette adresse.

Visuel :

Affiche du film Titane de Julia Ducournau

Photo du film Medusa de Anita Rocha da Silveira

Décès du rockeur Mark Lanegan à 57 ans
Le chant d’amour de Marina Rebeka et de Lorenzo Viotti à la Thaïs de Massenet à la Scala de Milan
Yohan Haddad

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