Cinema

« De natura », passionnant court-métrage signé Lucile Hadzihalilovic

« De natura », passionnant court-métrage signé Lucile Hadzihalilovic

14 mars 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Cette nouvelle oeuvre de la brillante réalisatrice dure six minutes, et a été tournée en Roumanie. Montré au Festival de Berlin 2018 dans la section Generation, De natura attend à présent de faire l’objet de nouvelles projections. On a pu le voir quelques temps après la Berlinale, et apprécier sa  grande richesse.

Un nouveau court-métrage signé Lucile Hadzihalilovic ? L’annonce intrigue, quand on connaît le talent de la cinéaste pour rendre ce format passionnant : on se souvient qu’elle est l’auteure de Nectar, splendide récit de 18 minutes. Un film impressionnant, de par sa description d’un univers fantastique et organique très marquant, son humanité, son ton inquiet, sa capacité à faire émerger les mystères du réel, et son économie de moyens. La maîtrise de l’outil cinéma dont fait montre Lucile Hadzihalilovic lui permet de tracer des mondes fascinants et pleins de secrets, à partir de décors très simples. Ou de décrire parfois des réalités crues, de façon tout de même juste, humaine et un tout petit peu stylisée, comme dans le moyen-métrage La Bouche de Jean-Pierre, sorti en salles en 1997. Son dernier fait d’armes est une oeuvre hors-format : un court de six minutes, destiné entre autres aux enfants, et présenté au Festival de Berlin 2018, dans la section Generation. Découvert quelques temps après la Berlinale, il fait l’effet d’un film riche, et très cohérent.

De natura suit deux gamines dans une nature à l’apparence ordinaire, baignée par un soleil discret. Leur parcours les mène dans une rivière, puis en forêt, puis dans une plaine où la nuit finit par tomber. La première impression produite par le film est celle de voir les éléments naturels y devenir des acteurs très expressifs : eau et roches semblent jouer ensemble, le feu de bois de la fin et ses étincelles ont une présence fascinante, et l’astre qui clôt l’oeuvre est divinement bien filmé, à la façon d’un oeil, qui serait posé sur la Terre. Les plans sont étudiés, et la vie qui les habite donne l’envie de se repasser le film en boucle. Certains passages, aussi, ont un sens très direct : les séquences avec les pommes au sol, en train de pourrir, renvoient au travail de suppression et de renouvellement que cette nature solaire opère. Les différentes réalités composant ce monde à part qu’est la nature sont donc convoquées, au sein du film. Le temps de plans rapprochés de leurs visages, les deux petites filles (Maria Manta et Mihaela Manta) révèlent des personnalités attachantes, à la fois joyeuses et un peu inquiètes devant cet univers à explorer. Face au feu final, dans la nuit tombante, leurs regards ne sont plus pareils : ils paraissent avoir fait l’expérience de cette nature, aux règles bien précises.

La symbolique est là, mais elle n’étouffe aucunement la vie qui court dans les plans, habités par beaucoup de mystère. Le travail sur le montage participe à ces effets produits, en ce qu’il instaure un rythme particulier. Et qu’il permet à des éléments un peu perturbateurs de s’insérer… La question des destinataires de ce court se pose-t-elle, au visionnage ? Pas vraiment : il apparaît très universel, et en même temps très riche et ouvert. On se dit que toutes les sensibilités peuvent s’y plonger, encore et encore, pour ramener à la surface des pans d’humanité.

Après plusieurs visionnages d’affilé, permis par sa durée de six minutes, De natura continue donc à rester en tête. Sa manière de capter, et de rendre acteurs, les éléments, rappelle Évolution, dernier long-métrage en date de Lucile Hadzihalilovic, sorti en salles en 2015. Un film qui peignait un bord de mer de science-fiction, à coups d’effets minimum, et qui savait rendre l’eau menaçante, et le fond marin habité par une âme secrète.

Et l’univers que la réalisatrice convoque, celui qu’elle parvient à imposer en travaillant le réel, fait évidemment penser à Innocence, magnifique film signé par elle, et sorti en 2005 : cette nature toute remplie d’incertitudes, qui figure un territoire à la fois physique et mental, ces plans étudiés qui n’étouffent pas leurs sujets, et captent les yeux interrogateurs ou inquiets des personnages, et ce léger trouble, si juste, rappellent le film-monde Innocence. Qui figurait, lui, un territoire ressemblant à celui de la pré-adolescence, en contant une épopée dans une école en forêt, peuplée par des gamines à la fois très réelles, et comme insaisissables. Avec une incroyable économie de moyens, Lucile Hadzihalilovic signait l’un des films les plus mystérieux et stimulants des quinze dernières années, parsemé de séquences où le cadre réel se trouvait transfiguré par un oeil de réalisatrice saisissant. Telle cette extraordinaire découverte de « ce qu’il y a derrière le mur », anodine en apparence, puissante en réalité. Un point de vue, humain et généreux, habitait tout du long les images d’Innocence, faisant de ce film unique un chef-d’oeuvre. Qu’on avait pu (re)découvrir aux Journées cinématographiques dionysiennes 2015, au cours d’une Carte blanche, pour laquelle Virginie Despentes avait invité Lucile Hadzihalilovic.

Nectar, Innocence et Évolution, de Lucile Hadzihalilovic, sont réunis au sein d’une splendide édition DVD/Blu-Ray, éditée par Potemkine. La Bouche de Jean-Pierre est disponible en DVD chez Potemkine également. De natura sera sans doute édité plus tard, en complément d’un autre film : on lui souhaite, en attendant, de faire sa vie lors de quelques projections, festivals ou événements spéciaux. Les films de Lucile Hadzihalilovic doivent vivre, et être vus et revus.

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Visuels : © META Cinema – Funda?ia Cultural? META / META Cultural Foundation / George Chiper

© Pierre Bourrigault

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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