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[Cannes 2021, Cannes Première] « Vortex » de Gaspar Noé : divinement filmé

[Cannes 2021, Cannes Première] « Vortex » de Gaspar Noé : divinement filmé

17 juillet 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

Presque entièrement tournée dans un petit appartement, cette odyssée d’un vieil homme ne supportant plus sa femme sénile offre un nouveau grand moment de réalisation, au sein de la filmographie de Gaspar Noé. Vortex est présenté au Festival de Cannes 2021, au sein de la nouvelle section Cannes Première.

Le début de Vortex constitue un véritable bonheur pour cinéphile : après une courte scène de joie presque irréelle, se tenant sur un balcon sur les toits parisiens rappelant le décor de certaines heureuses scènes de Love (2015), suivie d’une louche de Françoise Hardy et d’un plan dans un lit, superbement mystérieux, on assiste au réveil d’un couple âgé, suivi séparément par deux caméras, donnant à voir ce qu’elles enregistrent via une image « splittée« , coupée en deux fenêtres. Une bande noire sépare cette femme et cet homme. Une fois de plus, Gaspar Noé triture le média cinéma et fouille les images filmées jusque dans leurs dernières limites pour leur faire exprimer des choses : dans les débuts de son nouveau long-métrage, l’effet produit est simple et saisissant.

Au fil de cette longue ouverture, la caméra colle au plus près de ces deux personnes âgées, évoluant dans la plupart des plans dans un vieil appartement exigu et assez poussiéreux. Ils se parlent à peine, n’ont pas l’air de s’entendre. L’économie de mots, laissant toute la place aux images pour suggérer, permet l’installation d’une atmosphère splendide et vénéneuse : ce couple âgé ne va vraiment pas bien. A-t-on besoin de savoir pourquoi ? On sait que la suite va nous expliquer les causes de ce total délitement. Mais on s’interroge, et on imagine. Au fil du début de Vortex, on se laisse porter par le regard de cinéaste génial et la capacité à empoigner des sujets forts de Gaspar Noé, qu’on regarde depuis des années édifier une filmographie que l’on sait désormais capitale (même si certains de ses titres laissent davantage ébloui que d’autres).

Par la suite, ce récit du parcours d’un homme rendu fou – et fou de colère – par la démence sénile de la femme avec laquelle il vit pourra laisser le spectateur accroché à ses personnages, magnifiquement interprétés par Françoise Lebrun, sobre et schizophrène, et par le réalisateur Dario Argento, inattendu dans cet emploi d’homme peu sympathique, mais très humain tout de même, théoricien du cinéma à la santé fragile préférant fuir sa femme et son existence plutôt que se battre. Ils seront rejoints par un Alex Lutz éblouissant, interprétant leur fils touchant et démuni avec une bouleversante humanité, et un jeu physique fiévreux. Ses longues scènes de dialogue avec son père finissent par passionner, et le sentiment de proximité qu’on a pour lui transperce littéralement. On s’attache aussi à son fils, Kiki, qui essaye de s’amuser dans cette atmosphère délétère…

Au sein de ce long-métrage de deux heures vingt-six superbement filmé et interprété, au dispositif carré et simple, on aime également lorsque certaines scènes voient revenir les « cuts« , assez présents dans les séquences d’ouverture, et rendant les situations peintes d’autant plus sensibles et imprégnées de vie, avançant en cahotant, comme l’existence parfois. On aurait pu apprécier, également, que le film comporte plus de scènes où les sentiments passés du couple auraient été montrés, afin que le contraste avec leur déliquescence – et le principe de « mort du cerveau avant le coeur » – s’affiche à l’écran avec davantage de force. Mais l’écriture a néanmoins de l’ampleur, et les longues séquences dialoguées, transmettant par leur réalisation – et la photographie, aux teintes tristes grisonnantes – un bien beau sentiment de proximité, tiennent en haleine et font plonger à l’intérieur de vies biscornues, teintées de noirceur mais aussi d’humanité, comme toujours chez l’artiste Noé.

Vortex est présenté au Festival de Cannes 2021, au sein de la section Cannes Première.

Retrouve à tous nos articles sur le Festival dans notre dossier Cannes 2021

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Visuel : © Wild Bunch

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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