Cinema

Cannes 2019 : « Lux aeterna », nouveau génial essai artistique signé Gaspar Noé

Cannes 2019 : « Lux aeterna », nouveau génial essai artistique signé Gaspar Noé

26 mai 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Au croisement des thèmes, des tons et des formes, Gaspar Noé signe un moyen-métrage de cinquante minutes ébouriffant.

Film présenté Hors compétition à Cannes 2019 – lors d’une Séance de minuit – Lux aeterna est un moyen-métrage dont le récit imagine les coulisses du premier film réalisé par Béatrice Dalle, L’Oeuvre de Dieu. Tout y déraille, entre la réalisatrice désireuse de tout contrôler qui ne prépare rien, le chef opérateur allergique au désordre, le producteur qui charge son assistant de suivre Béatrice caméra au poing de manière à trouver un détail qui permettra de la virer, les jeunes actrices anglophones qui ne savaient pas qu’elles allaient devoir être seins nus sous des cotes de maille… Avec même, en prime, Karl Glusman (acteur principal de Love, déjà signé par Gaspar Noé), venu spécialement des Etats-Unis pour proposer le rôle principal de son premier long-métrage à l’une des comédiennes du film de Béatrice, comédienne qui n’a pas la tête à ça. Et puis, un blogueur qui rôde en coulisses, aussi, et est venu avec des questions à poser. Et encore un peu de piment s’invite dans toute cette histoire : Charlotte Gainsbourg est actrice sur le film et se trouve tout à coup troublée par un événement inattendu, et par-dessus le marché, les sorcières se mêlent au programme

Bien risqué et bien humain

Côté réalisation, ce moyen-métrage s’inscrit dans la catégorie des essais formels les plus réussis de Gaspar Noé : le réalisateur parvient à y multiplier les points de vue, prenant tour à tour ses personnages dans l’œil de sa caméra et leur donnant à chacun de la personnalité à outrance. Ses plans sont esthétiquement splendides, ses usages des lumières et de la photo originaux et convaincants. Mais comme d’habitude, l’atmosphère formelle qu’il instaure sert un fond jusqu’au-boutiste, traduit ici entre autres par l’élément qui frappe le personnage de Charlotte Gainsbourg, dans son propre rôle. C’est dans ce jusqu’au-boutisme que réside le caractère particulièrement humain des films signés par le réalisateur.

Ici, cette humanité, bien présente, apparaît plus mystérieuse, moins directement montrée. On peut trouver qu’elle réside surtout en fin de compte dans la figure des sorcières, là tout au long du film au coeur des dialogues – qui traitent souvent de l’engagement, et de sa définition chez les artistes – mais aussi au sein de l’événement qui perturbe Charlotte Gainsbourg, et au final, présentes de façon quasi concrète à l’image. Des sorcières qui sont décrites comme des femmes s’étant affirmées, en leur temps. Elles irriguent tant le fond du film qu’elles mènent ses personnages vers un statut supérieur, qu’elles les enveloppent d’un voile de mystère et de mythe. On se questionne : la sorcière, n’est-ce pas aujourd’hui l’artiste, souvent en marge de la société et critiquée ? où est-ce ici Béatrice Dalle, femme que d’aucuns jugent inapte à réaliser ?

Ce thème de fond rend en tout cas ce moyen-métrage, filmé à bonne distance de ses sujets, ouvert et entre plusieurs tons. On s’y trouve troublé, on y rit, on y tremble : son arrière-plan apparaît très riche et élève les personnages présents à l’écran vers des dimensions peu communes. Sans leur enlever leur humanité la plus charnelle et la plus crue…

Geoffrey Nabavian

Retrouvez tous les films du Festival dans notre dossier Cannes 2019

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Visuel : © Wild Bunch

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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