Opéra

Dans un décor coloré de rêve, l’amour impossible au pays où il faut toujours sourire

Dans un décor coloré de rêve, l’amour impossible au pays où il faut toujours sourire

14 mars 2018 | PAR Victoria Okada

Le Pays du Sourire est l’un des deux opérettes de Franz Lehár que l’on retient toujours dans le répertoire. Beaucoup moins connu que La Veuve joyeuse, l’œuvre est pourtant remarquable pour la densité de sa musique et pour son intrigue qui interpelle toujours sur la différence culturelle. En coproduction avec l’Opéra de Tours, l’Opéra de Grand Avignon a remonté cette très belle version pour seulement deux représentations.


Le site historique de l’Opéra de Grand Avignon étant fermé pour trois saisons en raison d’importants travaux de rénovation, un bâtiment du « théâtre éphémère » a été inauguré en novembre dernier, tout près de la gare de Avignon-TGV. La première saison dans ce théâtre est placée sous le thème général de « Liberté », tandis que les deux suivantes sont intitulées « Egalité » et « Fraternité ».
Sous une « coque » de bois, les 950 places (capacité maximale) en gradin sont installées devant la vaste scène de 470 m² et la fosse d’orchestre de 90 m². La largeur de la salle fait perdre quelque peu l’intimité d’un théâtre traditionnel auquel des amateurs d’opéra sont habitués. En revanche, cela permet une exploration optimale d’espace pour un grand spectacle, type Aïda.
Notre Pays du Sourire, qui a vu le jour à la fin de 2016 à l’Opéra de Tour, n’appartient pas à cette catégorie, mais la mise en scène de Pierre-Emmanuel Rousseau ainsi que ses très beaux décors et costumes y ont eu leur place plus qu’honorable. Le palais autrichien de style art déco du premier acte ainsi qu’un autre palais, chinois imaginaire, des deux derniers actes, sont dessinés avec d’élégantes lignes verticales. Associé à des costumes mi-belle époque mi-empire austro-hongrois et ceux fortement inspirés de peintures traditionnelles de l’Empire du Milieu (comme le portrait d’un empereur qui ressemble à Qianlong, du 18e siècle, en arrière-plan), l’ensemble scénique, très coloré, évoque la dernière faste et la grandeur illusoire d’un monde voué à disparaître, tel le bouquet final de feux d’artifices, dont la beauté est la plus éclatante mais si fragile avant la chute. Cette chute, c’est l’échec d’un amour entre deux individus qui incarnent chacun sa tradition culturelle dont ils sont prisonniers. Sujet étonnamment d’actualité, cent ans après la création de l’opérette…

Amour déchiré entre deux cultures
L’histoire raconte un amour entre Lisa, fille d’un comte autrichien et Sou-Chong, prince et diplomate chinois. À Vienne, les deux amoureux se marient malgré l’hostilité générale de leur entourage, et la femme suit le mari qui retourne dans son pays d’origine. À Pékin, tout le palais s’apprête à fêter l’union de son jeune souverain avec quatre épouses. Lisa ne tolère pas une telle pratique et les querelles s’éclatent entre le couple sino-européen, et finalement, elle regagne son pays natal, laissant Sou-Chang déchiré.
Cette production est basée sur la version allemande créée en 1929 à Berlin, avec adaptation française d’André Mauprey, traducteur de L’Opéra de Quat’sous, et de Jean Marietti. Pour leurs représentations, des scènes comiques parlées de la version française initiale ont été supprimées, pour s’approcher de l’original, plus opératique, mais avec l’introduction d’un nouveau ballet réglé spécialement par Elodie Vella. D’une grande finesse tout en étant dynamique, la chorégraphie, dans l’esprit de l’époque, insère dans la base classique des éléments « folkloriques » inspirés d’art martiaux et de danses chinoises. Elle anime l’acte II relativement statique de mouvements, pour symboliser la splendeur d’une grande dynastie millénaire. La musique, composée dans la période de maturité de Lehár, mélange la légèreté et la clarté de l’âge d’or de l’opérette viennoise et une densité harmonique qui s’apparente quelque peu à Wagner ou à Mahler. Sous la baguette de Benjamin Pionnier, l’Orchestre régional Avignon-Provence rend la partition enivrante de beauté et aussi colorée que les décors sur scène.

Beau plateau vocal
Les chanteurs donnent une couche décisive pour que le spectacle soit le plus beau que jamais. Les célèbres airs de Sou-Chang, des Tauberlied par excellence, « Toujours sourire » et « Je t’ai donné mon cœur » sont magnifiés par Sébastien Droy. Il personnifie non seulement l’œuvre mais aussi le genre de l’opérette viennois tardif grâce à un timbre et à la projection pour lesquels ces chants semblent écrits sur mesure. Dans le rôle de Lisa, Amélie Robins assume une belle prestation mais sa voix est souvent couverte par l’orchestre et surtout, sa diction est trop peu claire pour comprendre les paroles… Il semblerait qu’elle soit plus à l’aise dans un répertoire plus intime, et ce ne sera pas forcément dans l’opéra. Dans le deuxième couple formé par Mi et Gustave de Pottenstein, tout aussi malheureux de leur destin, Norma Nahoun campe la princesse chinoise avec un caractère dramatique très convaincant, avec une belle couleur vocale et sa musicalité sûre. Marc Scoffoni revêt avec succès la peau de Gustave, un personnage à la fois déterminé et hésitant ; il le joue si bien que cela suscite même un sentiment de dilemme ! Raphaël Marbaud est probant dans le comte de Lichtenfels, le père autoritaire de Lisa, bien que le rôle n’apparaisse qu’au premier acte.
L’excellent Chœur de l’Opéra Grand Avignon complète ce beau plateau pour que le spectacle soit définitivement un régal. On espère vivement les reprises nombreuses de cette production qui mérite vraiment d’être vue partout.

Le Pays du sourire
Opérette romantique en trois actes de Franz Lehár, livret de Ludwig Herzer et Fritz Löhner d’après Victor Léon. Adaptation française d’André Mauprey et Jean Marietti

Direction : Benjamin Pionnier
Direction du Chœur : Aurore Marchand
Études musicales : Elsa Lambert
Mise en scène, décors et costumes : Pierre-Emmanuel Rousseau
Chorégraphie : Elodie Vella
Lumières : Gilles Gentner

Avec
Lisa : Amélie Robins
Mi : Norma Nahoun
Sou-Chong : Sébastien Droy
Gustave de Pottenstein : Marc Scoffoni
Tchang : Francis Dudziak
Le Comte de Lichtenfels : Raphaël Marbaud
Orchestre Régional Avignon-Provence, Chœur de l’Opéra Grand Avignon, Ballet de l’Opéra Grand Avignon

10 et 11 mars 2018 à l’Opéra Confluence

Photos © Cédric Delestrade/ACM-STUDIO

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Victoria Okada

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