Opéra
Nouvel accostage réussi pour le Vaisseau fantôme à l’Opéra Bastille

Nouvel accostage réussi pour le Vaisseau fantôme à l’Opéra Bastille

08 octobre 2021 | PAR Paul Fourier

L’Opéra de Paris reprend la mise en scène de l’opéra de Wagner de Willy Decker. Si celle-ci reste très statique, la distribution, elle, est de haute volée. 

De la production du metteur en scène allemand, qui date de 2000, l’on retiendra… qu’il ne s’y passe pas grand chose. Dans un décor unique figurant autant la côte que la maison de Daland et Senta, cette production s’appuie – ce qui est justifié pour cet opéra – sur une lecture essentiellement psychanalytique de l’œuvre. Les deux personnages principaux évoluent chacun dans leur enfermement ; le Hollandais dans sa malédiction et son Vaisseau, Senta dans son amour impossible pour cet être fantasmé à qui elle voue sa fidélité et sa vie.
Le décor se limite donc à quelques tables et chaises, aux immenses cordages du bateau de Daland et à deux tableaux, l’un grand, figurant la mer, lieu d’échappée de Senta, l’autre plus modeste, qu’elle ne quitte pas et qui représente un être qui pourrait être le Hollandais de ses rêves.
Les scènes défilent donc grâce à des changements d’ambiance générés par les très belles lumières de Hans Toelstede, les ombres qu’elles créent (notamment celle fantomatique du Hollandais) et par les mouvements de foules très bien réglés dans les passages choraux, qui font le reste et maintiennent une pression réelle, propice à l’épanouissement de la musique et de l’intrigue. 

Cette reprise vaut avant tout par une distribution de haute volée

Dix ans après la précédente reprise du spectacle, l’on ne retiendra pas particulièrement le personnage d’Éric, trop terne, de Michael Weinius ou la Mary, interprétée par Agnes Zwierko à la voix par trop instable.

En revanche, dès les premières mesures, nous sommes frappés par la voix élégante et lumineuse du pilote interprété par Thomas Atkins et l’on ne s’étonne pas du fait que l’un de ses rôles soit Tamino, tant il y apporte une élégance toute mozartienne.

Certes, dans ce premier tableau, le chœur masculin met un peu de temps à se régler (… bien que dépensant peu d’énergie à arrimer le bateau) tout comme le Daland de Günther Groissböck à se chauffer.
Il délivrera ensuite un chant exemplaire apportant la distance nécessaire à ce marin déconnecté de la vie terrestre et l’ambiguïté d’un personnage que les ambitions financières rendent insensible aux états d’âme de sa fille. Groissböck fut déjà un magnifique Hunding dans La Walkyrie donnée ici même, en version concert et à huis-clos, en décembre 2020, et c’est un bonheur de constater que l’artiste est de nouveau présent à Paris où l’on espère le revoir bien vite.

Mais bien sûr, c’est sur le couple maudit que repose la réussite du Vaisseau fantôme

Et celui qui est présent ce soir est au zénith !  Ricarda Merbeth ne possède pas le plus beau timbre qui soit… D’expérience, pourtant, l’on se rappelle aussi que c’est une bête de scène qui transfigure ses personnages (comme elle le fit, notamment, la saison dernière, dans Siegfried à Madrid).
Sa Senta ne fait pas exception tant elle sait marier, dramatiquement, l’errance psychologique de la fille envoûtée par son Hollandais imaginaire et, vocalement, les failles de cette instabilité. La voir ainsi s’extraire du monde qui l’entoure pour se réfugier dans son impasse intérieure est tout simplement bluffant.
Elle trouve en Tomasz Konieczny, un partenaire d’exception qui joue de bout en bout sur la dureté d’un personnage que l’on peinerait presque à définir mort ou vivant. Chez lui, tout concourt à construire le personnage, car le timbre d’emblée envoûte, l’endurance étonne, la présence s’impose d’elle-même face aux autres personnages et l’on saisit sans peine la frayeur des êtres qui se trouvent en sa présence.
Des moments où ils partagent la scène, l’on retient que Merbeth et Konieczny parviennent à imposer leur individualité sans jamais, cependant faire couple et cela, c’est du grand art !

… D’autant qu’ils peuvent compter sur deux acteurs majeurs chez Wagner :  l’orchestre et le chœur

Si l’ouverture de l’opéra s’avère un tant soit peu longue, on le doit au moins autant au compositeur qu’au chef, Hannu Lintu ;  mais ce dernier sait, par la suite, utiliser au mieux l’Orchestre de l’Opéra de Paris pour imposer l’ambiance musicale oppressante et étrange de ce conte fantastique. L’orchestre excelle dans les moments de tension, moments où le chœur (direction : Ching-Lien Wu) atteint également des sommets, l’ensemble créant alors un écrin magnifique mais non étouffant pour les solistes.
Durant les deux heures et vingt minutes de spectacle, l’ensemble ira crescendo, nous emportant si bien que les dernières mesures seront, en ce soir de première, saluées par des acclamations bien méritées. 

Vous l’aurez compris, reprise ou pas, si vous aimez Wagner, ne ratez pas l’embarquement sur ce vaisseau au si bel équipage. 

À l’Opéra Bastille jusqu’au 6 novembre.

Visuel : © Elisa Haberer /Opéra National de Paris

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