Opéra
La Walkyrie arrive finalement à bon port à l’Opéra Bastille

La Walkyrie arrive finalement à bon port à l’Opéra Bastille

28 novembre 2020 | PAR Paul Fourier

Une version concertante de La Walkyrie de Wagner a finalement été donnée à l’Opéra Bastille, mardi 24 novembre, pour un enregistrement destiné à une diffusion prévue fin décembre sur France Musique.
Toutelaculture y était. Impressions sur une immersion wagnérienne exaltante en petit comité, mais en bonne compagnie…

En ce mardi 24 novembre, ce n’était pas un de ces grands soirs que l’on connait, à l’Opéra Bastille, lorsque la foule se presse pour assister à une Première…. Non pas que cette soirée n’ait été attendue (et même espérée) au-delà de ce qu’on peut imaginer. La création d’un Ring est toujours un événement et, avec un casting initial de haute volée (Calixto Bieito à la mise en scène, Jonas Kaufmann en Siegmund…), les représentations devaient sceller les adieux de Philippe Jordan à la maison Opéra de Paris, après douze ans de bons et loyaux services.
Las ! Entre ce qui fut imprimé début 2020 sur le programme de saison et ce qui nous fut donné ce soir-là, on put croire qu’un siècle s’était écoulé ! Le détestable virus, destructeur du spectacle vivant, a rendu, chaque jour qui passait, plus incertaine l’existence même de ce concert qui ressemblait de plus en plus à un chemin de croix.

Devait-on encore croire à cette Walkyrie ?

Le concept se modifia : la mise en scène de Calixto Bieito fut renvoyée à une saison ultérieure (probablement en 2023) ; un cas de Covid dans l’équipe menaça l’ensemble ; et, pour finir, Jonas Kaufmann et Eva-Maria Westbroek (Sieglinde) déclarèrent forfait. On rajoutera à cela, qu’en pleine tourmente, le Capitaine quitta le vaisseau de l’Opéra pour une aventure napolitaine et que son successeur dut prendre ses fonctions avant l’échéance prévue.
La représentation de ce soir est donc une miraculée et la preuve que la ténacité (et la ressource) des artistes sortent victorieuses, même des combats les plus hasardeux.
Malheureusement, en dépit de la qualité de ce qui nous fut offert, confinement oblige, seules quelques personnes (Direction et quelques membres du personnels de l’Opéra, mécènes et journalistes) purent assister à l’événement.
Dans la grande salle de Bastille, les invités étaient placés au balcon, le parterre étant dédié au matériel technique de captation et la scène occupée par l’orchestre, en effectif large, de l’Opéra de Paris

Indéniablement, Philippe Jordan entendait bien faire de cette soirée une démonstration de force, comme si, pour ses adieux, il avait décidé de concentrer toute l’énergie de Paris sur cette scène, alors que le reste de la ville était au ralenti.
Cette Walkyrie se devait d’être musicalement plus grandiose que raffinée. Est-ce d’ailleurs la localisation de l’orchestre dans la conque de bois de la scène plutôt que dans la fosse, qui nous répercuta à ce point ce déluge sonore et donna l’impression que les murs du bâtiment tremblaient ? Les tempi adoptés par le chef étaient nerveux, l’orchestre faisait masse et, parfois, l’on aurait aimé pouvoir mieux distinguer individuellement les instruments.

Toujours est-il qu’il fallait des interprètes à la hauteur, autant pour épouser le rythme imposé que pour batailler et, lorsque Wagner l’exige (rarement, finalement), émerger d’un orchestre si puissant.
Sans aucun doute, ils étaient là, vaillants et conquérants. En tenue de ville, jeans ou baskets et prêts à en découdre. Mais, soulignons-le aussi, prudents et remettant leurs masques pour leurs quelques déplacements. C’était probablement là, l’un des rares engagements pour eux en cette période et ils semblaient, tous, en pleine forme, les uns faisant jouer leur expérience, les autres, arborant la fraicheur dans leurs rôles.

Le premier acte, trio de toute beauté qui finit en duo d’exception.

Le premier acte de Walkyrie est un chef-d’œuvre à lui seul. Il décrit les retrouvailles de deux inconnus (pourtant jumeaux) qui, enfiévrés, se jureront un amour sublime. Et si, en raison de la défection de ceux initialement prévus, les deux artistes sont arrivés tardivement sur la production, Siegmund et Sieglinde vont former, ce soir, un couple magique.

Lui, Stuart Skelton, affiche un chant à la fois raffiné et puissant, de cette puissance fraiche, sinon juvénile, émise sans effort. Interprétant sans partition, il ne se laisse jamais distancier par le rôle, tant dans les phases de récits que dans les phases d‘exaltation (superbes « Wälse » !).
Elle, Lise Davidsen, est la jeune fille ardente. Sa voix, par moments surnaturelle, nous ramène aux périodes les plus glorieuses du chant wagnérien. Aujourd’hui, Sieglinde, elle est ! Et, sans aucun doute, demain, Brünnhilde, elle sera ! Dans les duos, la voix exceptionnelle reste en maîtrise. Mais elle sait aussi lâcher la bride et se révéler torrentielle.
Le duo d’amour du premier acte s’élève à des sommets. Le couple est alors porté par une énergie symbiotique où aucun des deux ne prend l’ascendant, mais où chacun atteint l’extase, dans la puissance et le vertige de l’amour.

Dans cet acte, ils sont rejoints, par l’excellent Hunding, à la fois séduisant et brutal de Gunther Groissböck, aux allures, à la ville, de beau et vilain garçon. Sa voix caverneuse et magnifique, sa facilité à prendre les accents adaptés à la situation qui se dévoile à lui, donnent à ce méchant, pourtant grossier, une dimension inhabituelle et impressionnante.

Une Walkyrie très humaine et un Wotan en chemin vers le crépuscule.

Au second acte, les Dieux paraissent et le récit continue. Wagner a fait un cadeau empoisonné à son rôle-titre avec ces « Hoiotoho » lancés à la volée, à froid. Pourtant habituée du rôle de Brünnhilde, Martina Serafin n’en sort pas indemne… les aigus, pour certains, sont bien criards.
En revanche, la puissance sera de la partie et la vierge guerrière bien caractérisée. Ce n’est cependant pas dans ce registre qu’elle s’affirme la meilleure, mais lorsque l’humanité de la femme transparaîtra derrière la cuirasse de la fille de Dieu. D’abord, lorsqu’elle cherche à arracher la grâce de Siegmund à son père, puis lorsqu’elle tente d’emmener le héros au Walhalla contre son gré (grande scène où les deux interprètes semblent se jauger), enfin, quand, vaincue, elle négociera sa disgrâce avec Wotan. A ce moment, Serafin s’affirme en belle interprète de tragédie et, la fin de l’opéra en sera empreinte d’une rare poésie.

Son incarnation de l’humanité des Dieux rejoint celle de Iain Paterson, absolument admirable dans le rôle écrasant de Wotan – dans lequel on assista parfois au naufrage de certains interprètes (on se souvient d’une pénible fin d’opéra récente à la Philharmonie). Ce Wotan-là est indéniablement un Dieu dont le crépuscule approche. Le passage au second acte où, dans un récit littéralement parlé, il se confie à sa fille sur la conquête de l’anneau et la fin programmée des « éternels » est d’une rare beauté empreinte d’humilité.
Ekaterina Gubanova ne démérite pas dans le rôle de Fricka. Mais l’on attend plus de présence royale de la femme outragée de Wotan, et, par là-même, des graves qui permettent son expression. Faute de posséder la voix idoine, la chanteuse, finalement, se réfugie, dans une véhémence peu convaincante.

Un troisième acte marqué par un duel nourri d’émotions entre le Père et la Fille.

Le troisième acte démarre sur une chevauchée des Walkyries orchestralement trop ostentatoire, trop tape-à-l’œil. En revanche, les huit sœurs sont magnifiquement interprétées, dans un même niveau de puissance et d’excellence, par Sonja Saric, Anna Gabler, Christina Bock, Katharina Magiera, Julia Rutigliano, Noa Beinart, Marie-Luise Dressen… et même par Ricarda Merbeth, présente dans le théâtre (et Brünnhilde prévue dans Siegfried et Le Crépuscule des Dieux), qui remplace, au pied levé Regine Hangler, dans le rôle de Helmwige.
La rencontre entre Brünnhilde et Sieglinde bouscule les repères. À la faiblesse et à l’attention que la Walkyrie porte à Sieglinde, répond la voix libre et grave de cette dernière. Et lorsqu’au moment des adieux, Sieglinde déploie son extraordinaire puissance et écrase tout sur son passage avec le dernier cri de la femme qui va disparaitre dans la forêt, on s’accroche à son siège, sidéré !

L’affrontement qui suit entre Brünnhilde et de Wotan sera probablement le sommet d’une soirée déjà incroyablement passionnante. Les deux interprètes nous transportent dans un Walhalla à la fois psychologique et intimiste. Elle, souffrant de son bannissement et de l’abandon du père, est émouvante, sans hésiter à recourir à la révolte ou à la morgue. Lui, est touchant et la longue complainte de la fin va incontestablement au cœur, d’autant qu’il est accompagné par un orchestre qui va atteindre là des sommets, une abondance et une ampleur tout à fait remarquables.

Ainsi, bien qu’accouchée dans la douleur (ou parce qu’accouchée dans la douleur), cette Walkyrie se révèle non seulement riche d’une distribution quasi idéale mais est aussi le testament réussi d’un Chef, Philippe Jordan, que l’on retrouvera bientôt à Vienne… et dont on attend (encore) le nom de celui ou celle qui lui succèdera.

© Elisa Haberer – OnP

Retransmissions prévues sur France Musique :

Samedi 26 décembre 2020, 20h : L’Or du Rhin. Présenté par Judith Chaine.
Lundi 28 décembre 2020, 20h : La Walkyrie. Présenté par Clément Rochefort.
Mercredi 30 décembre 2020, 20h : Siegfried. Présenté par Arnaud Merlin.
Samedi 2 janvier 2021, 20h : Le Crépuscule des dieux. Présenté par Judith Chaine.

« Le privilège des Dieux », où le savoir se transmet comme l’herpès
Quatre films de Maurice Pialat réédités par Gaumont
Paul Fourier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture