Opéra

L’Opéra de Lyon rêve Orphée et Eurydice

L’Opéra de Lyon rêve Orphée et Eurydice

23 mars 2015 | PAR Elodie Martinez

La deuxième œuvre proposée à l’Opéra de Lyon dans le cadre du festival « Les jardins mystérieux » (entre Les Stigmatisée et Le Jardin englouti) est Orphée et Eurydice de Gluck. La volonté de franciser les titres amène ici une confusion car il ne s’agit en rien d’une version française de l’œuvre, comme celle de Berlioz jouée à La Monnaie en juin-juillet dernier (avec Sabine Devieilhe et Stéphanie d’Oustrac sous la baguette d’Hervé Niquet dans une mise en scène de Castellucci), mais de la version italienne sur le livret de Ranieri de Calzabigi datant de 1762. Il serait donc plus juste d’indiquer le titre italien Orfeo ed Euridice pour cet opéra dont la mise en scène de David Marton portée par de superbes voix ne laisse absolument pas indifférent. Le parti pris est total et ne laisse pas vraiment de place à la rationalité pure : ça passe ou…

Avant même que la musique ne commence et que la scène ne s’anime, la voix appelant à éteindre les téléphones portables nous donne la clef de la mise en scène en nous invitant à nous «installer confortablement, les jambes bien parallèles» avant de nous laisser glisser dans un rêve sous la chaleur écrasante d’un soleil poétique. Les premières notes de la partition s’élèvent alors devant un rideau qui ne se lève pas tout de suite mais dévoilera un décor unique pour l’heure et demie de représentation : une maison en pierre à moitié engloutie par le sable de la plage, une grande table de banquet en avant côté jardin, tandis que côté cour se dresse à hauteur de la maison un arbre sans feuille et une petite table sur laquelle travaille le vieil Orphée (Victor von Halem). Le texte apparaissant à plusieurs reprises sur le mur du fond n’apporte cependant rien à l’ensemble, si ce n’est souvent une gêne pour l’écoute et la vision de ce qui se passe sur scène.

Le poète tape donc à la machine (ce que nous entendons peut-être un peu trop) et le rêve ou fantasme commence : les fantômes ou souvenirs du passé resurgissent depuis l’arrière de la maison et l’effet est déjà saisissant, comme un déferlement lent et poétique d’êtres irréels. Apparaît également le deuxième Orphée (Christopher Ainslie) aux bras d’Eurydice (Elena Galitskaya que nous avons rencontrée). La mécanique onirique est alors bel et bien lancée.

S’il est inhabituel d’entendre une basse dans le rôle d’Orphée, il faut admettre que l’interprétation de Victor von Halem est absolument superbe, tant dans la voix que dans le jeu : la résonnance et la puissance de sa voix grave touche autant que sa condition de poète ayant perdu sa muse et ne vivant plus pleinement depuis la mort de sa femme. Ici, nous avons l’impression qu’en quittant les Enfers, il n’a fait que les rapporter avec lui, s’y enfermant jusqu’à la fin de son existence, revivant sans cesse l’échec de son excursion et fantasmant ce qu’aurait pu être sa vie si seulement il ne s’était pas retourné…

Dans ses souvenirs et son esprit, il est une autre version de lui-même, plus jeune et totalement obnubilé non par sa femme mais par l’inspiration poétique qu’elle représente. Le contre-ténor Christopher Ainslie prête alors sa voix à cet «artefact» qu’il ne rencontre bien sûr jamais sur scène à une exception près : la scène du regard. Le traitement du regard d’Orphée est d’ailleurs surprenant dans cette mise en scène et choque même de prime abord car le jeune poète et son épouse se voient, s’embrassent, se touchent… Il faut attendre l’apparition du vieil Orphée pour comprendre que c’est son regard à lui qui est marqué par l’interdit. A partir de là, chacun est libre d’interpréter comme il entend ce qu’il voit sur scène : est-ce la réalité qui pénètre le fantasme, y mettant indubitablement fin ? Est-ce une sorte de réveil ? Les Enfers ne seraient-ils finalement que le siège des souvenirs dans l’esprit torturé d’Orphée ?

Comme pour Orphée, le traitement d’Eurydice n’est pas aussi simple que d’habitude. Elle apparaît ici comme une femme qui souhaite être vue par son époux en tant que tel et non comme cette muse conceptuelle qu’il veut qu’elle soit. La voix d’Elena Galitskaya porte ici le personnage avec une justesse poignante, alliant puissance et fragilité. Son air tant attenduavec quelques limites mais une très belle expérience. «Che fiero momento» réserve une surprise de taille : stoppés en pleine ascension par une pause imprévue dans la partition ,nous sommes ensuite assommés devant la puissance du dernier refrain. Instant magique au paroxysme des montagnes russes émotionnelles qu’offre cet air. Dommage que l’air d’Orphée «Che faro senza Euridice» soit, lui, amputé de son émotion normalement superbe par la mise en scène trop mécanique de ce passage et par un manque d’interprétation du chanteur (peut-être simplement dû à une demande de David Marton).

Enfin, notons l’importance du formidable chœur de l’Opéra de Lyon dans cette œuvre. La grande résonnance alliée à la pureté des voix d’hommes dans le premier chant est une douce torpeur tandis que la puissance toujours juste de l’ensemble se maintient du début à la fin de la représentation (fin qui réserve une petite surprise au public !) La scène des Enfers est d’ailleurs absolument grandiose : d’abord de façon sonore avec ces voix emplissant la salle, sortant de partout et nulle part à la fois puisque les coulisses sont absentes pour laisser le plateau entièrement visible. Ensuite visuellement avec ce jeu de lumière et cette nouvelle arrivée des choristes sur scène. L’idée de faire chanter l’Amour par un groupe d’enfants plutôt qu’un seul est aussi intéressante : non seulement cela permet de les entendre, mais on peut aussi y voir là une symbolique et un jeu avec l’unicité et la disparité de ce sentiment : ici, l’Amour est un et plusieurs à la fois.

Dans cette logique de rêve, la raison n’a plus lieu de s’imposer et la mise en scène joue d’avantage sur le ressenti, frôlant parfois le hors-sujet sans jamais y pénétrer totalement. Un spectacle où le public est libre de vivre son expérience personnelle, individuellement, sans qu’on lui impose une vérité absolue : chacun choisit sa clef pour ouvrir son esprit. A vivre (et non à voir) absolument !

A noter également la diffusion en direct de l’Opéra de Lyon le 21 mars sur France Musique.

©stofleth

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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