Opéra

Les Noces de Figaro à Bruxelles, Mozart à vitalité contemporaine

Les Noces de Figaro à Bruxelles, Mozart à vitalité contemporaine

20 février 2020 | PAR Gilles Charlassier

Événement de la saison lyrique à Bruxelles, le Théâtre de la Monnaie présente une relecture originale et contemporaine de la fameuse trilogie Mozart-Da Ponte, réglée par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, en imbriquant les trois opéras dans le récit simultané d’une seule journée, à Bruxelles, où se mêlent amour, pouvoir et violence. Sous la baguette vitaminée d’Antonello Manacorda, et avec un plateau d’une belle vitalité, le premier volet, Les noces de Figaro, témoigne d’une travail habile, animé d’un véritable sens du théâtre.

Même si l’usage réunit les trois opéras que Mozart a composés sur un livret de Da Ponte, tant l’écriture musicale et les thèmes abordés se répondent d’un opus à l’autre – l’amour, la domination masculine, l’inconstance des cœurs, les illusions du désir, etc. –, la trilogie n’a pas été conçue comme un cycle à la narration unique. Pour autant, la musicographie n’a pas manqué d’explorer les parentés consistantes au fil des ouvrages – l’évolution du rapport à la séduction et à l’appétit sexuel a pu ainsi relier le Comte Almaviva à Don Alfonso, en passant par Don Giovanni. Au-delà de ces échos traversant les trois pièces, le duo le lab, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil – qui avait réglé à Bruxelles un Mitridate en 2016, avant une résidence artistique à l’Opéra de Limoges, où les deux Français ont livré, entre autres, une relecture de Peer Gynt et de Madame Butterfly – a imaginé les réunir dans la chronologie unique d’une journée à Bruxelles, où les trois actions se déroulent en simultané.

Dessiné par Rick Martin et rehaussé par les lumières de Christophe Pitoiset, propices à décliner les atmosphères, le décor rotatif d’un immeuble sert d’appui scénographique, où se rajoutent des vignettes vidéographiques, réalisées par Jean-Baptiste Beïs et Timothée Buisson, pour les séquences en parallèle de l’action présente sur le plateau. Tropisme contemporain désormais passablement attendu, le fil d’informations en continu répond cependant habilement à l’impatience dramaturgique de cette «folle journée », l’autre nom des Noces de Figaro qui se révélera également pertinent pour Don Giovanni et Così fan tutte. Pendant l’ouverture, les personnages du cycle sont introduits comme dans un générique de série. La profusion vidéo des premières scènes, certes utile pour réunir les fils narratifs de la soirée, confine à la saturation, et la simultanéité finit par distraire de la réalité théâtrale du moment, pourtant loin d’être laissée pour compte, avec une direction d’acteurs aussi lisible que naturelle, au diapason du réalisme de la comédie sociale des Noces. C’est lorsque les parallèles sont enfin digérés dans l’immédiateté du plateau que le dispositif se révèle à son meilleur, s’autorisant des continuités par-delà les frontières entre les trois, à l’exemple du « Porgi amor » de la Comtesse, dont Donna Elvira, figure de la déception amoureuse dans Don Giovanni, chante une partie depuis son cabinet d’ophtalmologiste.

Plus qu’une transposition au goût du jour comme on en compte régulièrement sur les scènes qui ne se contentent pas de la répétition d’une tradition figée dans le formol de quelque prétendue élégance, la présente relecture traduit les luttes, troubles et paradoxes des sentiments décrits par le livret inspiré de Beaumarchais avec le vocabulaire sociologique et politique d’aujourd’hui, à l’heure du #metoo et du gender-fluidisme. Dans le programme, quelques alinéas introduisent au lexique désormais en vigueur sur ces questions. Cependant, la caractérisation des personnages relève moins de l’illustration de théories qui peuvent susciter la controverse quand elles regardent vers l’idéologie, que d’une savoureuse galerie de portraits riche d’ambivalences, d’ambiguïtés et de clins d’oeil, qui ont plus d’une fois l’ironie de la vie même. Les costumes imaginés par le duo Clarac – Deloeuil y participent avec une certaine jubilation, mieux encore qu’un storytelling efficace et nécessaire, quoiqu’un peu didactique – l’identité sociale et professionnelle de chacun des protagonistes est développée au cours du générique. Surtout, le sens avéré des situations transforme ce bagage dialectique en authentique vitalité théâtrale. Plus encore que le défilé de militantes #metoo sous le balcon du comte, leur irruption, avec la complicité de Susanna, dans le cabinet de la comtesse où l’époux jaloux croit attraper le page, à la fin du deuxième acte, donne un exemple, parmi d’autres, de l’inventivité et de l’ingéniosité d’un spectacle qui ne se contente pas de la légèreté divertissante et ne fait pas l’impasse sur la mélancolie et les apories de l’amour, à l’instar du finale où, tandis que le chœur s’ébaudit sur un tutti festif, l’apparence de la conjugalité préservée des Almamiva ne peut empêcher l’obsolescence de l’intimité matrimoniale : la Comtesse reste seule sur le lit, tandis que son époux s’en éloigne, sans la réconciliation des regards, dans une sorte d’explicitation littérale de l’implicite.

Conçue de manière globale sur l’intégralité du cycle, la distribution confie deux incarnations à chacun des solistes, tirant parti des affinités dans les emplois vocaux pour enrichir à la façon de rhizomes les échos qui innervent cette trilogie. Comte d’Almaviva à la dégaine de requin ambitieux qui décompresse dans une salle de sport, Björn Bürger affirme une ligne mordante et un aplomb certain, face auquel la Comtesse de Simona Šaturová palpite d’une sensibilité délicate, sans timidité, galbée dans un timbre équilibré et coloré, à la mesure du rôle. On retrouve la finesse expressive et l’instinct musical dans le Cherubino queer de Ginger Costa-Jackson, qui n’a pas besoin d’accuser l’androgynie d’un adolescent à l’identité genrée fluctuant au gré de selfies parfois aux confins du vulgaire – affichant une vague ressemblance avec le candidat à l’Eurovision Bilal Hassani. Dans un juste compromis entre la musique et le théâtre, Riccardo Novaro incarne un autre personnage défiant la binarité de la sexualité : Antonio, renommé Alfonso pour initier la continuité avec le philosophe de Così fan tutte, est un libraire de rue à l’achalandage orienté et vintage, aux allures de sosie de Michel Serrault dans La cage aux folles. Remplaçant Robert Gleadow, Alessio Arduini s’est intégré remarquablement à la production en un délai très contraint d’une semaine, et se distingue par un Figaro à l’émission saine et claire, où le jeu d’acteur et les notes se montrent à égalité. Susanna au soprano léger et précis, parfaitement en situation, quoiqu’un peu serré et acidulé au début, Sophie Burgos s’épanouit au fil de la soirée et évolue lorsqu’elle endosse la robe de mariée. A rebours du stéréotype de la nymphette, Barbarina en endosse ici un autre, celui de la concierge, sans perdre le babil aéré et juvénile qui lui revient avec Caterina di Tonno. Si Yves Saelens résume les ressources comiques de Don Basilio et Don Curzio, Alexander Roslavets impose un Basilio robuste, aux côtés de la Marcellina idoine de Rinat Shaham, seule soliste à ne pas apparaître dans un autre rôle.

Relayée par le continuo réactif de Julio Caballero Pérez au clavecin, la direction alerte d’Antonello Manacorda témoigne d’une évident intelligence de la théâtralité de la partition de Mozart, avec la complicité de pupitres d’un Orchestre Symphonique de la Monnaie à l’affût. La plasticité des tempi et des textures ne cède jamais à la précipitation monochrome et restitue un irrésistible élan vital au service de la complexité des émotions et des sentiments. Traversant la scène et la fosse, le foisonnement de ce premier volet de trilogie qui n’a pas eu besoin de céder à la tentation de la coupe – facilité des mises en scènes prises au dépourvu par la musique – ne dira pas le contraire.

Gilles Charlassier

Le nozze di Figaro, Mozart, mise en scène : Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (duo le lab), Théâtre royal de la Monnaie, jusqu’au 21 mars 2020

Visuel : ©Forster

Trans Woman Lucia Lucas Set to Perform at Met Opera
Ouverture de la 70eme Berlinale : tout ce qu’il faut savoir
Gilles Charlassier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *