Opéra
« La Juive » de Fromental Halévy, du grand opéra Français au Grand Théâtre de Genève

« La Juive » de Fromental Halévy, du grand opéra Français au Grand Théâtre de Genève

18 septembre 2022 | PAR Yaël Hirsch

C’est avec l’un des titres phares du grand opéra à la française que le Grand Théâtre de Genève ouvre sa saison 2022-23 qui porte sur le thème des « Mondes en migrations ». Dirigée par Marc Minkowski, donnant à entendre Ruzan Mantashyan dans le rôle-titre, cette Juive (1835) longtemps oubliée met la haine entre religions au centre de la scène.

Entendre une grande œuvre tombée dans l’oubli

Commandée au jeune Fromental Halévy pour inaugurer les grands concerts publics de l’Opéra Garnier, La Juive a  longtemps été un succès. Se succéderont 600 représentations à l’Opéra de Paris avant que l’œuvre ne sombre dans l’oubli dans les années 1930. Elle n’avait pas été donnée à Genève depuis 1927 et n’en restait qu’un air célèbre « Rachel, quand tu seigneur », joué dans certains récitals ou Best-of d’opéra. Ce n’est qu’en 2007 que l’Opéra de Paris l’a repris, et depuis, nous avons pu en voir quelques versions – dont celle, mise en scène par Peter Konwitschny, qu’Aviel Cahn, l’actuel directeur du Grand Théâtre avait programmé en 2015 lorsqu’il était à Anvers. Alors que l’œuvre se structure de manière très classique avec une tragédie d’amour (Rachel, la juive s’éprend de Léopold, prince déjà marié qui se fait passer pour juif) dans un cadre historique grandiose (Le Concile de Constance au XVe siècle sous l’égide de Sigismond 1er) et alterne les solos et duos avec des grands moments de chœurs, c’est une très belle découverte musicale.

Une production qui magnifie les voix

Et c’est cette grande musique française que le Grand Théâtre met en avant. Notamment en choisissant l’énergique Marc Minkowski – déjà à la baguette pour Les Huguenots à Genève – pour diriger l’orchestre la Suisse-Romande. Et en nous invitant à la découverte de grandes voix : dans le rôle-titre, très enceinte et rayonnante malgré un rhume annoncé par Aviel Cahn avant le lever du rideau, Ruzan Mantashyan est d’une justesse et d’une constance impressionnantes. Elle est exceptionnelle de puissance dans le trio de l’acte II et bouleversante dans les duos de l’acte 4. Face à elle, dans le rôle de sa « rivale » et maîtresse, la Princesse Eudoxie, la soprano Elena Tsallagova chante et joue comme une très grande diva : elle atteint des hauteurs de colorature et virevolte sous son imposante perruque blonde dans de merveilleux déshabillés de soie. Son air de séduction à Léopold est superbe et elle est justement très applaudie. En Léopold, le ténor Ioan Hotea joue également très bien, mais son joli timbre ne parvient pas toujours à se faire entendre dans les moments les plus solennels où montent les houles des choeurs. Enfin, dans le rôle de Eliazar, le père de Rachel, John Osborn est probablement la voix la plus impressionnante et il partage son exigeante partition avec charisme et puissance.

Une mise en scène qui ne parvient pas à proposer un message

Alors que La Juive parle de guerre, de haine religieuse et qu’à Genève la question des guerres de religions n’est pas neutre, la mise en scène de l’américain David Alden aurait pu nous proposer une réflexion qui sait du sens pour nous, ici et maintenant. Alors que la scénographie, à la fois épurée et somptueuse, est vraiment très belle et que certains tableaux historiques, et notamment l’acte IV en prison, sont superbes, les costumes se mélangent et pointent vers diverses époques sans parvenir à créer du lien. Les moments de danses sont un peu datés, en particulier avec l’utilisation d’enfants-figurants. La lumière est, elle aussi, étrange et datée. Le principal semble passer délicatement sous silence : le repas de Pâques juive qui est aussi le dernier repas du Christ est vaguement marqué par 4 bougies, l’exécution des juifs se fait hors scène… Si une longue procession sur le devant de la scène évoque une sorte de pogrom et si les masques disent la fermeture de la société, cela reste très éthéré et rien n’est dit sur la barbarie de se tuer parce que l’on n’a pas la même foi. Alors que le livret – et la musique- de Halévy en disent tant…

On ne boudera, néanmoins, pas son plaisir et il faut aller entendre cette grande musique française qui ose nous présenter avec fureur et beauté des conflits majeurs.

Visuels © Magali Dougados

Infos pratiques

Géographie de l’Enfer de Alex Lorette
Jours de joie d’Arne Lygre
Avatar photo
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture