Opéra

Des Huguenots flamboyants dirigés par Minkowski au Grand Théâtre de Genève

Des Huguenots flamboyants dirigés par Minkowski au Grand Théâtre de Genève

05 mars 2020 | PAR Yaël Hirsch

La mobilisation des autorités suisses face au Coronavirus a contraint le Grand Théâtre de Genève à limiter sa jauge à 1000 personnes soit 700 spectateurs et les 300 artistes portant le spectacle. Les Huguenots de Meyerbeer, dirigés par Marc Minkowski et mis en scène par Jossi Wieler & Sergio Morabito, sont un enchantement musical absolu sur un sujet bien sombre…

Rarement joué car le cast exigé est faramineux, les Huguenots (1836) de Giacomo Meyerbeer racontent , en 5 heures, rien de moins que la Saint-Barthélémy à travers l’amour impossible de la catholique Valentine (la puissante Rachel Willis-Sørensen) et du protestant Raoul (le charismatique John Osborn). Une fois l’étonnement passé après une première partie plutôt enjouée, dominée par un gentleman’s club catholique prêt à accueillir Raoul et un concours de beauté orchestrée par la reine Marguerite (Ana Durlovski, aussi bonne actrice que chanteuse) et son page mutin (Léa Desandre, irrésistible), l’on se retrouve plongé dans le sombre univers de l’opéra, et du livret co-signé par Eugène Scribe et Émile Deschamps, pour frissonner face au patriotisme macabre des airs du massacre et à la scène qui se vide. L’intrigue est donc amoureuse et macabre : le protestant Marcel est promis à la catholique Valentine, en raison d’un plan ingénieux de la Reine Marguerite pour consolider la paix religieuse de l’Édit de Nantes (1598). Sans la connaître, il s’éprend d’elle mais la surprend en conversation intime avec un autre homme. Quand Marguerite lui révèle ses projets et le visage de la jeune-femme, il découvre celle qui l’a trahi et l’humilie. Le père de Valentine (Laurent Alvaro) la promet donc à l’un des leurs et organise le massacre des hérétiques. Mais Valentine est restée attachée à Raoul…

Avec pour point de départ le judaïsme de Meyerbeer, Jossi Wieler & Sergio Morabito proposent une lecture où Les Huguenots sont mis en abime lors du tournage d’un film de péplum Hollywoodien dans un grand décor statique – entre studio et camp – aux évolutions subtiles signées Anna Viebrock. Surpris, au début, par les lunettes de soleil et habits « fourties », l’on s’habitue vite aux caméras et aux gants de boxe qui remplacent les épées. Il faut dire que l’antisémitisme larvé d’Hollywood s’adapte assez bien au sort du héros protestant, Raoul… Plus l’opéra avance et plus les décors sont minimalistes et les scènes grandioses.

Au cœur de la réussite de ces Huguenots saisissant, il y a la direction de l’Orchestre de la Suisse Romande par Marc Minkowski. Parlant de « Viollet-le-Duc à l’opéra » pour décrire les Huguenots, le directeur de l’Opéra de Bordeaux n’était pas venu à Genève depuis plusieurs années ; il excelle absolument dans Meyerbeer qu’il adore, dont il se délecte, qu’il fait vivre et partage avec générosité et virtuosité. Il y a l’Histoire avec un grand H, les grands mouvements, le monument, mais le chef et son orchestre savent aussi ménager les moments intimes, romantiques, les caresses d’émotions individuelles sous le vent des grands hommes. A plusieurs reprises, d’ailleurs, les solistes instrumentistes se font acteurs et montent sur scène pour des duos intimes avec les chanteurs.

Comme à son habitude et, semble-t-il, au top de sa puissance, le chœur du Grand Théâtre est juste bouleversant ; cela vaut aussi bien pour le chœur d’homme du premier acte que pour celui des femmes du deuxième et les deux réunis en deuxième partie. Enfin, du côté des solistes, c’est un régal de voix, entre la clarté de John Osborn en Raoul, le timbre sombre du patriarche Marcel (Michele Pertusi), l’harmonie de celui du Comte de Saint-Bris (Laurent Alvaro) qui devient peu à peu assoiffé de sang et les trois voix de femmes joueuses et énergiques (Rachel Willis-Sørensen qui monte en puissance tout au long de la représentation, Ana Durlovski qui fait apparition avec l’air merveilleux « O beau pays de la Touraine » et caracole dans le 2e acte et Léa Desandre qui insuffle une belle énergie bouffe à une immense tragédie). Le duo Valentine/Raoul de la fin de l’acte IV est juste merveilleux et le final fantomatique laisse une impression parfaitement désagréable qui nous fait sortir du péplum et de la romance pour nous retrouver face à face avec l’Histoire.

Un moment de musique unique, un « éléphant ailé » pour reprendre une autre expression du chef qui secoue et transforme et que l’on vous souhaite fort de voir avant le dimanche 8 mars…

visuel : GTG/ (c) Magali Dougados

Infos pratiques

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