Opéra
Ivo Van Hove met en scène Don Giovanni à l’Opéra Bastille

Ivo Van Hove met en scène Don Giovanni à l’Opéra Bastille

12 février 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Wolfgang Amadeus Mozart, ce nom résonne aux oreilles des adeptes de musique classique. Mozart… un génie de la composition qui a engendré maintes et maintes partitions musicales : opéras, concertos, symphonies ; rien ne l’arrête. En 1787, il s’attaque au mythe de Don Juan avec l’aide de Lorenzo Da Ponte pour en tirer Don Giovanni, un opéra en deux actes. Repris de par le monde, il est aujourd’hui possible de le découvrir à l’Opéra Bastille dans une mise en scène d’Ivo Van Hove. Un hymne à l’hypocrisie qu’il est possible de voir jusqu’au 11 mars prochain.

Dès les premières notes de Don Giovanni, une tension est palpable. Le drame s’installe à travers cette ouverture en ré mineur qui crée immédiatement une atmosphère lugubre et noire. Le plateau est baigné d’une lumière blanche venant de l’arrière-scène qui accentue la profondeur du décor. Ce jeu de lumière fait ressortir les escaliers centraux qui se détachent de ce fond blanc. Noir sur blanc, tout est dit sans qu’un mot ne soit prononcé. Sur scène s’affronteront des forces qui s’opposent : le manipulateur Don Giovanni sera confronté aux conséquences inéluctables de ses actes.

Don Giovanni – richement interprété par le baryton-basse Christian Van Horn – est un personnage détestable et la mise en scène d’Ivo van Hove ne le rend que plus méprisable. Fin manipulateur, il est prêt à tout pour assouvir ses pulsions, même les plus sombres. Atteint du syndrome du donjuanisme, il se présente comme un séducteur libertin, violent et sans scrupule. Son valet, Leporello – auquel il ne porte aucune attention – le seconde dans toutes ses manigances, devenant ainsi le témoin de tous ses crimes.

Des violences qui ponctuent le récit ?

Cet opéra de Mozart, écrit il y a trois siècles, se révèle être d’une grande actualité. Dans le texte, tout suggère que Don Giovanni ne fait pas que virevolter avec les femmes, mais qu’il en vient aussi à les violenter et les abuser sexuellement. Donna Anna est l’une de ses victimes, elle qui le surprend dans sa chambre à coucher en pleine nuit.

Don Giovanni a tout d’un homme qu’il faut haïr, ses gestes sont immondes, toujours plus mesquins et assumés. Pourtant, cette violence ne ressort que partiellement dans cette adaptation. Le dramatique des situations est enfoui sous un Don Giovanni dont les gestes ne sont pas assez poussés à l’extrême. Certes, il en vient à humilier son serviteur, à violenter des personnages, mais ces actes n’amènent véritablement aucune transgression. Son attirance pour les femmes, soi-disant sans limites, se confronte à une distance qu’il garde avec leurs corps. Même Masetto et Zelina sont plus marqués par leur désir sexuel, comme le souligne la scène où ils se roulent sur le sol en s’embrassant. De son côté, Don Giovanni fait un baiser dans un cou, attire une femme contre lui, mais sans jamais quitter les bonnes manières. Il reste un homme décent, qui suit des dédales tortueux, mais sans jamais y plonger totalement.

Une scénographie qui se rapproche de l’expressionnisme

Les personnages évoluent au sein d’une ville labyrinthique, remplie d’escaliers, de ruelles ; des lieux où il est possible de fuir. Les trois bâtiments en béton se dressent tels des géants, qui vont d’ailleurs finir par engloutir Don Giovanni. Un important effet de profondeur est accentué par des miroirs en fond de scène qui prolongent les ruelles par un jeu d’optique. La forte géométrisation des lieux confère une esthétique renvoyant aux films expressionnistes allemands. On plonge dans les méandres d’une cité, dans une ville sombre qui accueille les pires crimes en son sein. Apparitions, disparitions, les fenêtres et les escaliers jouent avec cette idée, multipliant les espaces et les lieux où il est possible de se cacher.

A ce décor monumental – créé par Jan Versweyveld – s’ajoutent des lumières qui entraînent des jeux d’ombre. Les corps se reflètent sur les murs, les ombres se déplacent, croissent puis s’évanouissent. Ces dédoublements, ces lumières sombres – souvent intradiégétiques – reflètent les sentiments et les actions des personnages. Tout est caché, le mensonge domine, la trahison se fait sa place.

Au fil du second acte, l’effet de profondeur instauré par l’escalier central s’évanouit. Les bâtiments ont effectué une légère rotation, modulant l’espace scénique, le refermant un peu plus sur lui-même. L’étagement rendu possible grâce aux fenêtres et aux balcons cède le pas à des murs sans aucune aspérité. Imperceptiblement, le décor tourne sur lui-même, un piège immense se referme sur Don Giovanni, jusqu’au … jusqu’au diabolus ex machina !

Une montée en puissance finale

La scène finale est celle qui reste en mémoire, celle qui impacte le plus, celle qui fait ressentir la violence du personnage de Don Giovanni, trop écartée jusque-là. Ce dernier est rattrapé par ses démons, il est damné, l’enfer l’attend. Cloisonné entre les murs, il fait face à un commandeur revenu d’entre les morts. Le chanteur lyrique Alexander Tsymbalyuk lui confère une grande puissance, sa voix de basse résonne, elle prend tout l’espace et s’abat violemment sur Don Giovanni.

Sur les murs sont projetées des formes mouvantes difficiles à cerner en premier lieu. Ça bouge, ça grouille, la fumée envahit l’espace. Puis on découvre que ce sont des corps, des corps de femmes qui se déplacent dans la boue. Une vision terrifiante qui renvoie à l’Enfer, qui rappelle les corps dans les camps d’extermination. La musique s’intensifie, elle emporte et le zoom progressif sur les corps nous les montre en plus grand, en plus gros, on plonge aussi dans cette horreur.

Dramatique et comique

Le jeu des chanteurs lyriques alterne entre dramatique et comique. La soprano Adela Zaharia propose une Donna Anna profondément meurtrie par le meurtre de son père. Sa voix se fait déchirante lorsqu’elle découvre le corps du commandeur, sauvagement assassiné. Nicole Car interprète une Donna Elvira émouvante, dont le chagrin d’amour est souligné par de nombreuses vocalises. Ses multiples apparitions au balcon la font briller, elle apparaît puis disparaît au fil de ses sentiments. Zerlina, quant à elle, est jouée par Anna El-Kashem qui souligne avec brio son air désinvolte. Elle ne se laisse pas abattre et lutte, notamment lorsqu’elle affronte Leporello qu’elle n’hésite pas à attacher à une colonne. C’est d’ailleurs avec une grande force que Krzysztof Baczyk interprète Leporello. Son jeu alterne entre dérision et sérieux et sa voix de basse magnifie le personnage. 

Visuel : © Charles Duprat

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Lucine Bastard-Rosset

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