Opéra

« Don Giovanni », Mozart par Ivo Van Hove à l’Opéra de Paris

« Don Giovanni », Mozart par Ivo Van Hove à l’Opéra de Paris

12 juin 2019 | PAR Antoine Couder

Tout tient peut-être dans les décors et les lumières de Jan Versweyveld, le scénographe d’Ivo Van Hove. Ombres et poussière, blocs de pierre tout en balcons et en escaliers secrets, véritable souricière pour victimes à deux doigts du consentement.

Ici débute la caccia di ragazze, la chasse aux filles. La scène apparaît dans un subtil mélange de bâti post-médiéval et de béton moderne des années 1950. Superposition sèche et brute de couche d’histoires (Mozart-Sade-Bataille) qui répond au propos de l’œuvre tout en cut où se succèdent les «états» psychologiques (violence et passion) à l’image de l’alternance des tonalités majeures et mineures de l’ouverture. La direction musicale de Philippe Jordan est ainsi prompte et incisive laissant aux personnages engoncés dans leur morale traditionnelle (des classes et des sexes) le soin de se débattre dans le théâtre de leur désir.

De ces arias célèbres et souvent exceptionnellement interprétés (Jacquelyn Wagner qui révèle une puissante et aveuglante Donna Anna), les figures les moins exposées à la dissolution (il dissoluto punito ossia il Don Giovanni, le titre original) prennent ici l’avantage : Zerlina/Elsa Dreisig, espiègle et torride (en dépit d’un petit «retard à l’allumage») et Philippe Sly/Leporello dont le jeu fin et ironique réunit tous les suffrages.

Dans ce spectacle de marionnettes, les chorégraphies d’Isabelle Horovitz apportent un souffle libérateur lors de la grande scène du bal. Et si les blocs verticaux qui forment l’arrière et imposant décor se transforme au fil de la représentation (sombres puis scellés avant de s’ouvrir candidement à une vie sociale rétablie), l’invariant scénographique tient dans cette pente douce qui plonge sur l’orchestre là où le spectateur assistera progressivement à ce glissement du terrain libertin qui emportera le débauché Giovanni dans un écran de fumée et d’images animées tout droit sorties de l’imaginaire de Jérôme Bosch.

L’imposture du Don Juan, puni d’avoir laissé croire aux dames qu’il n’avait pas peur de son désir, qu’il s’embrasait sans embarras, privilégiant la liberté sur l’ordre qui interdit — est finalement traitée froidement presque cliniquement, le courroux des femmes trompées s’exprimant au-delà du préjudice dont elles sont l’objet. Visiblement la tornade #Metoo n’a pas impacté la mise en scène d’Ivo van Hove ni la dramaturgie de Jan Vandehouwe, la victime gardant chaque fois en bouche le goût du regret de «ce qui aurait pu être». Mais n’est-ce pas le sens de cette œuvre magnifique datant de 1787 et qui montre dans son final nunuche ce que peut être l’ennui dans un monde qui a éliminé celui dont l’appétit dévaste les âmes en son impératif de jouissance. Un monde vide et insignifiant où seul résonne l’écho de la fureur et de l’angoisse des femmes.

Don Giovanni — W.A. Mozart. Palais Garnier (une coproduction Metropolitan Opera, New York)-

Du 11 Juin 2019
au 13 Juillet 2019
Opéra national de Paris

 

Visuel :

Étienne Dupuis (Don Giovanni), Elsa Dreisig (Zerlina)

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », une autofiction portée par l’histoire de la musique enregistrée qui a été sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il écrit actuellement une fiction anthropologique se déroulant entre l’Allemagne, la Suisse et la France.

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