Opéra
Faust à l’Opéra de Paris : tristes banlieues…

Faust à l’Opéra de Paris : tristes banlieues…

24 mars 2021 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Gounod est servi par une distribution exceptionnelle et une direction superbement nuancée. La mise en scène suscite plus de réserves…

Tiré d’une de ces œuvres qui inspirent à l’infini, chef-d’œuvre de l’opéra français du XIXe siècle, Faust unit un matériau musical et vocal hors du commun à une difficulté qui s’impose d’emblée au metteur en scène, sur une série de choix à réaliser. Comment traiter le mythe ? Comment allier son universalité avec la période pourtant datée de l’intrigue ? L’allemand Tobias Kratzer a raison lorsqu’il rappelle que si, dans l’œuvre de Goethe, Faust recherche la sagesse, dans l’opéra de Gounod, il cherche la jeunesse. C’est donc dans cette direction que s’oriente sa mise en scène.
Il est difficile d’y adhérer complètement ou de la rejeter en bloc, tant elle présente de nombreuses facettes, tantôt intéressantes, tantôt ennuyeuses, voire lourdes, joue par moments d’une imagerie de film d’animation à la Mary Poppins et verse parfois dans une provocation rafraîchissante.

Par son côté foutraque assumé, la mise en scène interroge cependant par sa cohérence

Est-ce le seul désir de s’encanailler qui fait fuir un vieux savant, transformé en jeune aventurier, de Paris et de son appartement bourgeois pour débarquer dans des quartiers de banlieues, a priori pas franchement attrayants ? Quelle est la limite entre le premier et le second degré avec une dose d’humour, parfois noir ? Est-on vraiment certains que les jeunes de banlieue en capuche sortiraient une… croix pour effrayer le Malin, accessoire que l’on imagine plus en phase dans la jeune génération à polo Lacoste de la manif pour tous ? …
Incontestablement, Kratzer a de l’idée et contrairement à certains de ses confrères, il n’est pas abscons. Il reste cependant difficile à cerner et nous perd par moments en route tant il accumule d’éléments qui brouillent les messages. Finalement, il affaiblit parfois ainsi la violence du propos. Quant au dispositif scénique, il semble, par instants, mal étudié, notamment lorsque les projections en grand écran se trouvent en décalage avec les voix amoindries qui proviennent du plateau.

Disons-le d’emblée, la mise en scène est absolument lisible et, hormis quelques anachronismes, elle n’induit aucun contresens. Ajoutons aussi un certain nombre de bonnes idées, parfaitement mises en images.
Ainsi, le groupe de jeunes et souples diables qui accompagnent Méphistophélès a-t-il une sacrée allure ; leurs interventions félines pour manipuler objets et personnages frôlent, la plupart du temps, la beauté pure. Siebel, cet adolescent qui erre, toujours armé de son bouquet de fleurs destiné à Marguerite, se pare d’une poésie inattendue. Enfin, la transformation d’une scène de fête de jeunes gens en soirée en boîte de nuit actualise bien l’énergie inhérente à l’action.

Le problème avec Kratzer, c’est que, s’il s’épanouit dans le mouvement, il s’empêtre dans les passages statiques.
À cet égard, l’acte III, situé dans l’immeuble de banlieue de Marguerite, respire l’ennui et s’avère un tunnel sans fin. La boîte à bijoux est bien là ainsi que la délurée voisine, mais, de canapé en canapé, elles tournent en rond… et nous avec.
Bien évidemment, c’est de mode, Kratzer ne rechigne pas devant une dose de provocation. Se permettre de mettre l’incendie de Notre-Dame sur le dos des foucades de Mephisto a un côté potache et en fera bondir plus d’un. On ne touche pas sans dommages à un deuil national.
Dans la fameuse scène où Mephisto maudit Marguerite, la dimension religieuse est éludée au profit d’une approche plus psychologique qui fait émerger une nature différente des cauchemars, tournés vers l’agression et le viol, de l’héroïne enceinte. C’est intelligent, mais l’on peut parier que le fait de déplacer la scène de l’église… dans le métro, aurait – à n’en pas douter – provoqué, à lui seul, une belle bronca dans les rangs du public de Première de l’Opéra de Paris.
Quant aux voyages aériens de nos deux compères, ils sont tellement surprenants de ridicule qu’ils en deviennent drôles. Là encore, comme Kratzer ne manque pas d’audace pour oser des scènes dignes de jeux vidéo, telle celle où nos personnages partent chevaucher dans Paris, chacun aura le choix entre hurler de fureur ou éclater de rire.

Mais il y a aussi de la lourdeur !

Certes, depuis la perte des passages de partition qui lui sont dédiés, l’infanticide de Marguerite pose un problème réel de représentation scénique. À quel moment, dans l’action, placer les références à la grossesse, à l’enfantement puis au meurtre ? Bien des metteurs en scène se sont pris les pieds dans le tapis. Kratzer n’est ni le premier ni le dernier.
Passe encore la scène de noyade du nouveau-né, mais est-il nécessaire de faire chanter « il ne revient pas ! » à l’héroïne en pleine échographie ? Flirtant jusque-là avec une distanciation bienvenue, conservant de la légèreté par des touches de folie aérienne, il entre là, dans un réalisme grossier et superfétatoire.

Le travail sur les personnages souffre de peu de critiques. Le monde de Marguerite et de Valentin a tous les attributs d’habitants classiques d’une cité de banlieue. En contraste, le Diable et sa bande, par leurs costumes noirs et cintrés, tirent leur coté redoutable d’un univers qui lorgne vers Orange mécanique.
Quant au Faust de Kratzer, il est, plus encore que d’habitude, un sacré benêt. D’abord vieil homme désœuvré, il est évidemment embarqué par le Diable dans une quête mortifère de jeunesse. Mais celui-là, qui n’a pas bien lu les alinéas du contrat, est dépendant de Mephisto comme d’un dealer de sa dose de jouvence.
Et, assez idiot, faible à la merci du Diable, il ne profite même pas, comme il se devrait, de Marguerite, sorte d’héroïne à la Rosemary’s baby, dont le bébé aura finalement des gènes diaboliques.
Kratzer se joue habilement de Gounod, de Goethe et de nous par la même occasion. Après tout, ce qui importe est la déchéance de Marguerite, pas l’identité du père de son enfant. La honte et la rédemption sont les mêmes.

Bernheim, Faust juvénile d’exception

Le benêt trouve en Benjamin Bernheim, un interprète d’exception. Ce qui frappe tout d’abord, ce qui fait d’emblée du ténor une référence dans Faust, c’est que, précisément, par sa voix, il personnifie la jeunesse, cette « denrée » tant recherchée. Le timbre est d’une clarté juvénile, l’élocution, un miel pour l’oreille ; jamais en force, mais avec une projection irréprochable, il use d’armes d’une douceur presque enfantine pour ce héros devenu soudainement immature. D’ailleurs Kratzer ne lui fait jamais jouer son pendant âgé ; Bernheim, dans cette mise en scène n’est voué qu’à l’incarnation du jeune héros.
Le ténor nous avait prévenus ; il souhaite réhabiliter la voix mixte, suivre les pas de Nicolaï Gedda et, lorsqu’il nous dispense un « Salut ! Demeure chaste et pure » d’anthologie, il nous met en lévitation en nous rappelant à quel point cette technique a sa place dans l’opéra français.

En Marguerite, Ermonela Jaho peine à s’imposer au début. Apparaissant réellement dans le troisième acte – à la mise en scène peu valorisante -, sa ballade du Roi de Thulé ne la met pas à son avantage, la voix manque curieusement de projection. Est-ce la faute du décor, du rideau de tulle inutile tendu en avant de la scène ? Pour une reprise, il serait judicieux de corriger le procédé. Mais, ce qui fait la force de Jaho, c’est la tragédie ! Dès la « scène du métro », nous retrouvons la soprano qui « sort ses tripes ». Peut-être n’atteint-elle pas l’impact vocal maximum dans le redoutable final « Anges purs, anges radieux ! » qui dépasse légèrement son ampleur naturelle, mais la puissance de l’actrice, sa conviction, emportent le morceau.

Christian Van Horn ne campe pas un Mephistopheles « m’as-tu-vu » ; au contraire, le chanteur possède la noblesse d’un élégant Diable. Pour ce personnage dominant, la projection est parfaite ; la voix a le mordant cynique des héros froids et méchants.

Florian Sempey incarne un Valentin exceptionnel. Le comédien est complètement à son aise dans son personnage de p’tit gars de banlieue ; ce Valentin-là ne s’embarrasse pas de miser sur sa seule beauté vocale. Son air final, magistral, joue de la violence de l’instant ; à ce moment, il porte la scène à lui seul…

Michèle Losier est, elle aussi, à son aise et si la voix est un peu claire pour le rôle, elle s’accorde à ce Siebel plus introverti qu’à l’habitude. Sylvie Brunet-Grupposo, en voisine aguicheuse au jean moulant, ne fait, évidemment, qu’une bouchée de ce rôle qu’elle pratique depuis de nombreuses années. Quant à Christian Helmer, il est irréprochable dans le rôle court de Wagner, tout comme le comédien Jean-Yves Chilot incarnant le Faust « âgé ».

Que dire du chœur de l’Opéra de Paris, si ce n’est que c’est son répertoire naturel et qu’il brille comme aucun autre en la matière…

À mise en scène complexe, direction nuancée

Ne cédant pas aux sirènes qui font parfois de Faust une machine de guerre où le sensationnel – et le décibel – est la règle, Lorenzo Viotti a décidé d’imposer une couleur à chacun des moments. La lenteur de l’ouverture peut, d’emblée, faire un peu peur, en donnant, au départ, des allures crépusculaires à l’œuvre.
Mais ce ne sera pas le ton général de sa direction qui oscillera tantôt vers une légèreté pour les scènes dynamiques, tantôt vers une puissance contenue pour les scènes dramatiques. C’est un travail d’orfèvre qui qui pourra paraître déconcertant à certains, mais ce Faust n’est plus là, le conte fantastique et intemporel traditionnel. Il est le reflet d’âmes humaines en proie à leurs sentiments et fantasmes très ordinaires. Chacun y adhérera… ou pas.

Retransmission sur France 5 le vendredi 26 mats 2021 à 20h55, puis en replay sur Culturebox. Diffusion sur France Musique le samedi 3 avril à 20h.

Visuels : Photos de scène : © Monika_Rittershaus / Lorenzo Viotti : © Brescia-Amisano-Teatro_alla_Scala

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