Performance
Le Troisième Reich par Roméo Castellucci : le langage génocidé

Le Troisième Reich par Roméo Castellucci : le langage génocidé

16 mars 2021 | PAR Samuel Petit

Présentée dans le cadre du Cabaret des curiosités du Phénix de Valenciennes, l’installation performative Le Troisième Reich de Roméo Castellucci est une invitation à se plonger dans une réflexion sur le langage comme source du pouvoir politique par le biais d’un choc sensoriel.

Sur le plateau plongé dans une parfaite pénombre, on distingue une platine vinyle. Deux silhouettes entrent sur le côté, vêtues d’une combinaison intégrale gris métallique, portant de gros sacs poubelles de la même matière et de la même couleur réfléchissante. Avec leurs capuches pointues dissimulant leur visage, on pressent que ce tableau aux teintes achromes va prendre vie. Une des deux figures traversent le plateau, ouvre un sac et sort un vinyle. Le rouge au centre du disque est brutal et renvoie immédiatement au rouge identique de la ceinture que porte la silhouette. Celle-ci lance le vinyle qui commence sa ritournelle de disque rayé, comme la BO d’une histoire qui s’apprête à balbutier. La piste audio, progressive en volume et en intensité, s’apparente bientôt à des bruits de grottes et de machines, alliance cryptique du mystique et du matériel, des ténèbres et de l’industrie.

La silhouette installe un bougeoir au centre du plateau, l’allume, retire sa capuche comme on retire un masque pour révéler son visage de femme. Celle-ci effectue des pas, des mouvements larges, efficaces, extrêmement maîtrisés, qui tiennent plus des arts martiaux que de la danse. Le point d’orgue de cette succession de mouvements est le coup asséné à l’immense toile tirée en arrière-scène sur laquelle l’onde de choc se propage comme d’indicibles vagues. Le vinyle est stoppé net par la danseuse qui, d’un scratch du pied, renvoie la piste à ses soubresauts initiaux. La jeune femme va chercher dans son sac un objet entre la mue de serpent et un bâton de prophète. Après l’avoir mis en exergue, elle le brise en deux morceaux qu’elle dépose au centre du plateau. Une fracture signifiante, peut-être les deux Allemagnes. Fin du prologue.

Des mots apparaissent successivement sur la toile qui devient un écran, chacun d’entre eux accompagné d’un coup de basse redoutable : CHOSE, OS, LOI, FUMÉE, MARTEAU… L’accélération du défilement des mots impose un rythme de la basse qui va s’installer autour de 160 PBM pour les 45 prochaines minutes. Le défilement des mots en majuscules et caractères blancs fait office d’un stroboscope inarrêtable. Roméo Castellucci transforme le Théâtre Léo Ferré de la petite commune d’Aulnoye-Aimeries en Berghain, le club-temple allemand de la techno industrielle. La violence physique assénée par le son et l’image au public ne connait de pareils que lors des installations du festival CTM de Berlin. Le retour des bruits de grottes et de machines, agrémentés de cliquetis provoquant des palpitations dans la poitrine et l’estomac des spectateurs, constituent le cœur d’une track techno que ne renieraient pas des DJs comme Ben Clock ou Rodhad. C’est une œuvre audio-visuel rigoureuse et corrosive : le défilement des mots, paramétrée pour atteindre la capacité limite du cerveau humain à lire et à mémoriser, va de pair avec le son. Le nombre de lettres, les préfixes fixant des séries de termes sont intrinsèquement liés à cette locomotive, à ses rouages hurlants. Une machine à créer et broyer le langage.

On a froid. On est parcouru de frissons. La frénésie de cette machine à épuiser le langage matraque nos sens et les rend inaptes. Ce rouleau compresseur est calibré pour atomiser le public, pour transformer la communion qu’est un spectacle en une expérience individuelle de la violence et du totalitaire. Est-ce que l’on finit par s’y habituer ? Oui, on reste là. Est-ce alors par adhésion ou par résignation ? Difficile à dire. Une chose est sûre cependant, on est entraîné, fasciné, aliéné. Quelles images nous viennent ? Sans doute des associations à un univers militaire et industriel : des canons, des cavaleries, des mitrailles, des massacres. Et puis, advient ce qui nous était devenu physiologiquement impossible de se formuler tant nous étions plongés dans cette furieuse léthargie : Cela a une fin. La machine ralentit sa course, on a à nouveau le temps de ne plus seulement lire ou reconnaître les mots, mais de les mémoriser : ABÎME, VICTIME, FRUIT, HORIZON.

Par-delà l’expérience sensorielle, on sent bien que le titre de l’œuvre Le Troisième Reich, un « titre lourd, très lourd » comme le dit Castellucci lui-même, invite non seulement à penser et à interpréter, mais aussi oriente notre regard et notre ressenti par l’appréhension. Plusieurs observations s’imposent. Les mots à l’écran ne renvoient pas à un quelconque champ lexical du nazisme. Ces mots qui défilent ne sont que des substantifs – pas de verbes ni d’adjectifs ou d’adverbes. Le premier mot qui apparaît à l’écran, CHOSE, a une valeur programmatique : ce sont les choses, les phénomènes du monde, la force de représentation du langage qui est ici en jeu, poussé dans un état de crise. Le terme de Troisième Reich convoque le pouvoir, la violence et l’abîme totalitaire. Contrôler le langage devient le principal enjeu du pouvoir.

Cette machine qui engloutit le langage, épuise son sens et sa logique, répond à un agenda politique : façonner le langage pour façonner la pensée et la perception humaine du monde. On pense bien sûr au philologue juif allemand, Victor Klemperer, qui a analysé dans son ouvrage de référence Lingua Tertii Imperii, La langue du IIIème Reich, la manipulation du langage par la propagande nazie depuis son apparition sur la scène politique jusqu’à sa chute. Cet essai qui prend la forme d’un journal documente la novlangue nazie, mélange composite de néologismes associant des termes issus des lexiques mécaniques et organiques, et de la torsion de mots présents dans la langue quotidienne. Ce langage ne reste pas l’objet exclusif de la propagande, mais infiltre la société allemande, envahit les bouches et les plumes de tous, y compris à ceux et celles qui en sont les victimes, et finalement la façonne toute entière à l’image de l’idéologie de ses nouveaux maîtres.

La question de la pertinence et de l’application de ces considérations historiques et philosophiques sur le langage à notre société s’impose naturellement : sommes-nous menacés par un danger similaire ? L’héritage du nazisme dans toutes les strates de notre société doit être interrogé. C’est ce qu’a fait par exemple l’historien Johann Chapoutot l’an passé dans son livre Libres d’obéir : le management, du nazisme à aujourd’hui. Si la langue évolue toujours, a sa propre vie, le langage se façonne, consciemment et inconsciemment, il peut ouvrir de nouvelles façons de voir et décrypter le monde, mais il peut aussi enfermer et annihiler. Cet enseignement peut nous aider à rester critiques, donc libres.

Visuels: ©Yuriy Chichkov

Concept et installation : Romeo Castellucci
Accompagnement sonore : Scott Gibbons
Chorégraphie et interprétation : Gloria Dorliguzzo
Réalisation vidéo : Luca Mattei
Conseil informatique : Alessandro Colla

 

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