Essais
« Libres d’obéir » : Johann Chapoutot se plonge dans le management nazi et son héritage

« Libres d’obéir » : Johann Chapoutot se plonge dans le management nazi et son héritage

19 avril 2020 | PAR Yaël Hirsch

Parmi les dernières publications sorties avant le confinement chez NRF essais, un titre résonne fort : Libres d’obéir. Johann Chapoutot, spécialiste de l’histoire culturelle du nazisme, nous plonge dans une certaine conception de la gestion des hommes et des femmes sous le IIIe Reich, qui n’est pas sans avoir inspiré le miracle économique de la RFA à travers la figure de Reinhard Höhn (1904-2000). 

Nous prévenant dès l’introduction que l’essai n’est pas à charge contre le management moderne, né d’ailleurs un peu avant le nazisme, ni un jugement moral sur la manière d’encadrer le travail des hommes et des femmes, Libres d’obéir se propose néanmoins de revenir sur la conception de cet encadrement, cette « Menschenführung » qui s’est développé autour de l’école de Bad Harzbourg à partir de 1956 dans l’Allemagne du Witschaftswunder, mené par Reinhard Höhnun, un intellectuel technocrate longtemps vanté… jusqu’à ce que l’on redécouvre son passé de SS-Oberführer et son rôle d’adjoint de Reinhard Heydrich pendant les années 1930. Dans la première partie de son essai, Johann Chapoutot bat en brèche nos idées reçues sur le lien de continuité entre l’obéissance à l’allemande et le fameux « Untertan » (sujet de l’empereur) décrit dans son roman par Heinrich Mann, critique de l’empire Wilhelminien. Embrassant la fluidité de la loi de la nature, le Troisième Reich prône une liberté : celle d’être de bonne race, de bonne constitution et capable de se reproduire. Avant la fameuse nuit de cristal, il y a bien du socialisme dans le NSDAP avec le A de Arbeiter. L’organisation des hommes dans le régime nazi prônait donc la liberté germanique et mythique des héros et, à la suite de Hannah Arendt et Zygmunt Bauman, Johann Chapoutot montre que le management du Reich est d’autant plus efficace que l’obéissance est consentie et réfléchie.

On suit ensuite ce personnage énigmatique, à la fois intellectuel et planiste classique de son époque : Reinhard Höhn. D’éducation de droite conservatrice, il attend longtemps avant de rejoindre le parti nazi où il fait carrière après avoir raté une carrière de pharmacien-guérisseur pas trop bien vue… avec un doctorat de droit. Auprès de Heydrich, puis à l’Université Humbolt, ce graphomane averti (on sent que l’auteur a souffert à lire TOUS ses ouvrages sur 96 ans de vie) participe à l’élaboration de la doctrine völkich. On perd sa trace au cœur de la guerre mais on le retrouve dans les années 1950 lorsqu’il crée une école de chefs d’entreprise influente en Basse-saxe (plusieurs centaines de milliers de cadres s’y sont formés !). Ses théories du management sont dans le droit fil de ce qui a été expérimenté sous le Reich : donner des objectifs aux « troupes » mais les laisser réfléchir, s’impliquer et décider par elle-mêmes des moyens à donner. Avec la délégation des tâches au cœur de sa vision de la gestion des travailleurs, le management de Höhn a beau avoir été décrié un temps quand on a réalisé quel était son passé, c’est sa méthode très efficace qui semble encore au cœur de l’économie allemande aujourd’hui. Une méthode pas forcément plus inhumaine qu’une autre, nous rappelle l’historien, mais il est certainement bon de savoir d’où elle vient et ce qu’elle a traversé. Un livre complet, malgré ses deux parties assez distinctes et la frustration de ne pas savoir ce que l’intellectuel a fait au sortir de la Guerre.

Johann Chapoutot, Libres d’obéir, Gallimard, 176 p., sortie le 09 janvier 2020, 16 euros, disponible en e-pub et pdf pour 11,90 euros, ici.

visuel : couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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