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L’interview confinée de Frédéric Legros : « Ce n’est pas le temps qui passe mais nous »

L’interview confinée de Frédéric Legros : « Ce n’est pas le temps qui passe mais nous »

19 avril 2020 | PAR Laetitia Larralde

Frédéric Legros, directeur du Palais idéal du Facteur Cheval à Hauterives, s’est prêté au jeu de l’interview confinée. Un entretien débordant de passion pour son sujet d’étude, le Facteur Cheval.

Comment allez-vous ?
Même si j’ai été déstabilisé par la dernière allocution présidentielle, je vais bien. J’ai la chance d’habiter à Hauterives (Drôme) à la campagne, ce qui rend certainement la situation plus facile à vivre. Je suis dans un appartement où je vois la rue principale, l’église et les ruines du château fort en haut d’une colline. Le cadre joue pour beaucoup. Paradoxalement, avec le confinement ma vie privée est devenue plus simple, sans les 550 km qui nous séparent habituellement.
Dans les jours qui ont précédé le confinement, j’étais particulièrement inquiet pour l’équipe du Palais idéal et de ce qui allait advenir, cela m’obsédait. Comme beaucoup de lieux, le Palais idéal a fermé la veille du confinement, et je dois avouer que cela a été un soulagement : nous accueillions beaucoup de monde à ce moment-là, et je suis senti libéré du poids de ne plus exposer l’équipe, ni même les visiteurs.

Est-ce que vous sortez encore un peu ou bien êtes-vous totalement enfermé?
Au-delà de quelques courses, mes sorties se limitent à me rendre une fois par semaine à la Mairie de Hauterives et au Palais idéal pour les nécessités de service, sinon je ne sors pas.

Quelles sont vos routines culturelles pour diminuer l’angoisse ?
Cela tourne essentiellement autour d’une seule chose : l’œuvre de Ferdinand Cheval. On s’est lancés pleinement avec mon assistante, Laurie, dans de très nombreuses recherches et explorations des archives autour du Palais idéal. Il est vrai que cet exercice que nous n’avons jamais le temps de faire du fait de notre activité assez intense, nous occupe désormais totalement l’esprit et permet de faire des découvertes fantastiques.
Par exemple, nous avons eu de grands élans d’enthousiasme en découvrant la visite de Marguerite Duras en juin 1962 ou encore les écrits de Simone de Beauvoir à son amant Nelson Algren suite à sa visite du Palais. On a aussi découvert le brouillon d’une chanson de Boris Vian en hommage au Facteur ou la place importante du facteur Cheval dans l’œuvre de Dalì, qui considérait le Palais idéal comme le « plus beau Palais du monde ».
Dans ces recherches, nous avons aussi découvert l’existence d’un film de l’artiste danois Jorgen Haugen Sorensen, réalisé en 1971, qui nous était inconnu jusqu’alors, et qui existe uniquement sous la forme d’une bobine 16mm au Danish Film Institute. J’ai hâte de pouvoir le visionner dès que nous en aurons la possibilité.
Là, nous sommes sur les traces d’un film de la Paramount Pictures réalisé en 1938, intitulé Un facteur a fait ça.

Quels projets ont été repoussés ou suspendus ? Jusqu’à quand ?
Nous avons dû reporter l’exposition Le Palais des Fées que Claude Lévêque avait conçue spécialement pour le Château de Hauterives, nous la présenterons l’été prochain. Nous avions également toute une programmation de concerts et spectacles qui devait se tenir fin juin et que nous sommes en train d’essayer de déplacer avec les différentes productions à l’année prochaine.
Cette programmation qui comprend à la fois des figures ultra-populaires mais aussi de la musique classique et un monologue porté par une célèbre actrice était ma première programmation musicale au Palais idéal. J’avoue que ça a été un crève-cœur d’avoir à l’annuler pour cette année.
En revanche, au vu de son succès, nous avions déjà prévu de prolonger l’exposition Agnès Varda. Correspondances et avant le confinement, nous savions déjà que nous la maintiendrions jusqu’à début septembre.

Quel est l’impact du confinement sur votre musée ?
Comme pour toute structure muséale, l’impact est énorme, mais il l’est encore plus à l’échelle territoriale, notre site étant l’un des plus fréquentés en région. Avant l’annonce du confinement, notre fréquentation était plus élevée que l’année dernière qui était déjà une année exceptionnelle. Je n’ai même pas eu encore le courage de calculer combien de visiteurs nous avons potentiellement perdus.
Il faut savoir qu’au-delà de sa restauration, le Palais idéal est un site 100% municipal qui s’autofinance grâce à la fréquentation de ses visiteurs. Être fermé au public a forcément un impact financier très fort, pour nous, mais aussi pour toute la ville de Hauterives et même au-delà. Nous allons devoir réduire la voilure. Comme nous n’ouvrirons pas l’exposition au Château cet été, il nous a fallu notamment refuser tous les jeunes en job d’été… Ca aussi ça n’a pas été une décision facile.

Avez-vous mis en place des nouvelles façons de partager les collections et expositions du musée avec le public ?
Dès le premier jour de fermeture, l’équipe et moi-même nous sommes dit qu’il fallait qu’on arrive a continuer de diffuser l’œuvre de Ferdinand Cheval.
Très naturellement, nous avons commencé à publier chaque jour sur nos comptes Facebook et Instagram, une phrase ou une maxime du facteur Cheval. D’ailleurs, celle que nous avons hésité à poster vu le contexte est celle qui a eu le plus de succès : « Ce n’est pas le temps qui passe mais nous ».
Certaines personnes nous remercient pour ce rendez-vous quotidien, ça fait plaisir !
A cela, nous avons ensuite ajouté d’autres rendez-vous : chaque mercredi nous partageons un morceau de l’exposition Agnès Varda, chaque vendredi une chanson écrite en hommage au facteur Cheval, chaque samedi une vue de drone du Palais idéal et chaque dimanche nous dévoilons des archives inédites de personnes qui ont connu le facteur Cheval.

Pensez-vous que le confinement aura des répercussions sur la création artistique contemporaine ?
Inévitablement, les artistes sont les porte-voix d’une société, de ses enjeux, de ses élans, de son malaise. Il est indéniable que bon nombre d’œuvres se feront l’écho de la période troublée et inédite que nous vivons actuellement. J’ai toujours été convaincu que les artistes ont une sensibilité telle qu’ils perçoivent les mouvements de la société, en avance sur nous… et finalement, en repensant à l’exposition de Claude Lévêque, on pourrait aussi y voir l’annonce de cette pandémie et du confinement, ce qui est assez troublant.
L’impact du coronavirus sera tout aussi fort pour le milieu culturel et l’ensemble de ses acteurs. Il est difficile aujourd’hui de savoir à quel point tout le monde en sera affecté, et la possibilité pour chacun de s’en remettre.

Pour passer à des sujets plus légers, quel est le défaut qui s’est révélé dans les premiers jours du confinement ?
Je suis totalement incapable de cuisiner : je suis lamentable dans une cuisine ! …et aujourd’hui, je ne peux clairement plus passer à l’épicerie me prendre un plat en sortant du travail. Et aussi, je déteste faire des courses, ça n’a pas changé.

La chose la plus incongrue que vous ayez faite pour vous occuper ?
Comme je le disais précédemment, les recherches autour du Palais idéal sont devenues totalement obsessionnelles et il y a tellement de choses que les pistes de travail se sont démultipliées : c’est parti dans tous les sens !
Rien qu’en écoutant de la musique, j’ai découvert une trentaine de chansons et morceaux musicaux inspirés par le facteur Cheval et son Palais. Cela va du jazz à l’électro en passant par le punk et les ballades romantiques…
Et, au niveau de l’incongruité, je pense que nous avons atteint le maximum quand j’ai tapé spontanément dans un moteur de recherche : « facteur Cheval + Marvel »… recherche qui n’a pas donné grand chose !

L’activité que vous avez découverte ?
J’ai découvert que j’étais beaucoup plus geek que je ne le pensais ! Ma nouvelle passion c’est la création de quizz autour du facteur Cheval (avec ses arborescences, questions, découvertes, etc.).
Il y en a déjà un en ligne, mais nous en avons cinq autres en développement, et je prends un énorme plaisir à les programmer moi-même.

Quels sont vos espoirs et envies pour l’après confinement ?
J’ai une énorme inquiétude pour tous les commerces, hôtels, chambres d’hôtes, restaurants, qui font que Hauterives est normalement un lieu agréable à vivre et j’espère de tout cœur que quand notre activité à tous reprendra, ce sera avec succès.
J’espère que les gens continueront à être solidaires entre eux et que chacun veillera à privilégier les commerces et activités de proximité.

Pour suivre l’actualité virtuelle du Palais idéal du facteur Cheval : InstagramFacebookQuizz

Photo : Frédéric Legros

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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