Performance
Romeo Castellucci : le mot et la chose au Festival Actoral

Romeo Castellucci : le mot et la chose au Festival Actoral

08 octobre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

En clôture de la vingt-deuxième édition du Festival Actoral, fondé à Marseille par Hubert Colas, le démiurge italien s’empare du Théâtre des Calanques pour le faire exploser, dans une assourdissante leçon sur le totalitarisme intitulée sans équivoque : The Third Reich.

La chose

Nous avions laissé Castellucci cet été dans les fosses communes du Stadium de Vitrolles, pas très loin de la cité phocéenne. À ce moment-là, il travaillait une nouvelle fois la question de la résurrection, non pas du Christ mais de l’humanité toute entière dans un spectacle de grande forme. The Third Reich parle au fond de la même chose, car Romeo ne sait pas parler d’autre chose. « Chose » sera d’ailleurs le premier mot qu’il nous enverra en pleine face lors de cette installation performative démente. Mais là, nous avançons bien trop vite.

Revenons aux origines. Castellucci, c’est l’homme qui régénère les âmes, qui affronte le visage du fils de Dieu, l’homme qui transforme Moïse en fils d’une femme actuelle, l’homme qui fait surgir Marie d’un trou noir, l’homme aussi qui plonge dans les enfers. L’Italien a révolutionné la perception du théâtre en France, grandement grâce au travail conjoint de Bernard Faivre d’Arcier, puis d’Hortense Archambault et de Vincent Baudriller, successivement à la tête du Festival d’Avignon. Tous  conscients de l’urgence de s’exprimer autrement qu’avec des mots. L’enfer, l’apocalypse, la résurrection sont les fondamentaux de Castellucci.

Encore des mots, toujours des mots, rien que des mots

Les pièces de Castellucci ne parlent jamais. Depuis maintenant trente ans, il fait du théâtre d’objets. C’est-à-dire qu’il pose des éléments sur scène, il les donne à regarder. Vous regardez, et, à la fin, vous comprenez. The Third Reich fait partie, dans son corpus, des petites formes. Nous ne sommes pas dans une superproduction. Les objets sont rares et précieux dans cette traversée intense de cinquante minutes.

Dans son théâtre, il aime remettre l’art à un niveau artisanal, c’est-à-dire à portée de main humaine. Pour incarner cela, la scène et la salle sont un seul et même espace coupé en deux symboliquement par une ligne. Nous nous regroupons debout, puis assis, au sol, près à recevoir la parole du messie.

Nous voyons deux os, l’un est indéfinissable, l’autre est une colonne vertébrale. Gloria Dorliguzzo entre en scène comme un monstre. Elle est invisible, cachée dans des couches de vêtements sombres. Sa danse est un cri, elle est traversée par les éléments, elle s’y frotte et s’y brûle au point de disparaître. Et de sa perte et des os brisés viennent les mots, rien que des mots. Mais le lien avec Dalida s’arrête là. Le ratio est sans appel : dix minutes de vivant pour quarante minutes d’apocalypse.

La banalité du mal

Le XXe siècle a appris aux tyrans du XXIe qu’en cultivant la perte des sens des mots, les foules devenaient dociles et malléables. Cette ère des totalitarismes que l’on croyait disparue est revenue en force, plus vive et plus incisive qu’avant, portée par l’accélération de la diffusion des informations. Sur un écran, presque tous les mots du dictionnaire vont défiler au son de la techno martiale de Scott Gibbons. Le premier mot sera « chose » et le dernier « horizon ». Entre, c’est le chaos. On attrape « paix », « enfer », « viol », « apôtres », « presse », « rouge », « salope », « prophète », « nazisme »… La litanie stroboscopique se déroule sans avoir d’autre sens que celui de nous brûler les yeux.

La pièce nous broie comme les nazis ont broyé les juifs.

À la façon d’un chirurgien, Castellucci opère pour extraire le mal. En nous scotchant face à l’écran, en nous écrasant, nous, incapables de tout lire, de tout comprendre, il rappelle à l’Homme sa minuscule part dans l’univers, et sa capacité à embrasser la violence par facilité.

Mais souvent, Castellucci rappelle qu’un avenir est possible, qu’il y a de l’espoir, ce que lui nomme la résurrection. En l’occurrence, pour cette installation sans saluts à la fin, il nous laisse cloués au sol face au mot « horizon ».

On ne « tire pas de leçon de l’histoire », disait Paul Veyne, récemment disparu. En revanche, nous pouvons violemment la subir et la regarder défiler en essayant, un peu, à notre toute petite échelle de trouver la lumière dans un horizon bouché.

 

La pièce avait été créée en 2021 dans une version différente au Phoenix de Valenciennes : pour lire la critique de Samuel Petit,  c’est ici.

Au théâtre des Calanques le samedi 8 octobre à 17h30 et 19h30 . Complet sur liste d’attente.

Visuel ©Lorenza Daverio

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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