Performance
Just Desire de Soren Evinson : Prélude à l‘après-midi de Gollum

Just Desire de Soren Evinson : Prélude à l‘après-midi de Gollum

15 mars 2021 | PAR Samuel Petit

Le performer barcelonais Soren Evison ouvrait mercredi 10 Mars l’édition 2021 du Cabaret des Curiosités (réservé à la presse et aux professionnels) du Phénix de Valenciennes qui soutient son travail depuis des années grâce à son pôle européen de création. Son nouveau spectacle Just Desire, un solo physique sur la frustration que crée la volonté de posséder dans la société de consommation était présenté à l’Espace Pasolini, voisin et partenaire de la scène nationale.

Des haillons et des vêtements suspendus à des chaines qui tombent du plafond, le pied d’une colonne dorique et des blocs de pierre et quelques paires de chaussures. L’éclairage au sol rappelle des motifs de peintures rupestres. Sur une musique électro mélodique, Soren Evinson, blond avec des yeux très noirs, rappelant un membre du groupe The Prodigy mais aux vêtements bariolés, entre sur scène. Sa démarche, par son mélange de précipitation et de tâtonnement, tout comme son parlé surprennent tout de suite : le phrasé espagnol est exagérément chantonnant, les fins de phrases s’allongent à l’infini, pour donner de l’emphase à ses interrogations romantiques sur « où et comment être au monde ». La figure d’Evinson s’inscrit dans l’héritage des faunes, ces créatures champêtres issues de la mythologie romaine, proches du satyre et portés à la postérité il y a un siècle par le danseur Nijinski.

Une petite peluche de chien d’abord portée en bandoulière sera le second protagoniste du spectacle. À la manière dont le personnage de Soren Evinson prononce le nom de son chien, Teufel (Diable en allemand), entre l’incantation et la marque de déférence, on a l’impression que le diable se cache dans sa propre respiration. Comment se sentir à l’aise lorsque son corps et son âme sont agités ? Cette agitation se traduit d’une part, par la certaine mélancolie qui se détache du texte et de sa mélodie, et d’autre part par l’aspect spasmodique de sa danse. Et c’est dans cette configuration qu’Evinson occupe l’espace avec brio. Les éléments solides se révèlent être de la mousse à son contact, rien ne peut lui servir d’appui, tout n’est que déception.

La damnation du personnage apparaît au grand jour lorsque sous l’effet du changement de lumières, les vêtements suspendus prennent des allures de carcasses, d’organes ou de chauves-souris, tandis que le texte passe de l’espagnol à l’anglais. Les phrases courtes sur la volonté de posséder, par leur concision et par l’aspect obsessionnelle de leurs répétitions, ne trompent pas : Gollum du Seigneur des anneaux rôde dans ce tableau. Son regard et son corps sont sans cesse happés par un désir nouveau. Ou alors, et ce serait le signe même de cette damnation, le même objet du désir qui, sans que l’on ait même le temps de fixer sa concentration de dessus, détourne l’attention pour le fixer à nouveau sur lui-même ?

Seules les chaussures de villes et la chemise qu’il enfile le libèrent temporairement de sa condition physique pliée et marquée par les spasmes. Là, le personnage est dressé devant nous, peut se balader avec son petit chien en laisse, mais très vite, revient la tyrannie de la mécanique du désir, les questions de plaisir qu’il ne saurait détacher de celle du luxe et de l’autodestruction. Alors que le public s’interroge intérieurement sur quel rapport ce faune entretient à l’amour et au sexe que celui-ci est déjà en train d’y répondre : leurs ombres planent sur sa vie. Il souffre terriblement d’être pris dans ce champ de tension entre le vouloir et l’avoir.

Sur des accords de guitare rappelant Knockin’ on Heaven’s door, il part finalement derrière le rideau de fond de scène et entonne de longues notes, comme pour préparer son apothéose dans son paradis intérieur, loin des vicissitudes de la vie mondaine et matérielle.

 

Crédit image :© James Trimmer

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