Théâtre
A la Schaubühne de Berlin, l’Œdipe de Castellucci réunit victorieusement l’art et le sacré

A la Schaubühne de Berlin, l’Œdipe de Castellucci réunit victorieusement l’art et le sacré

13 mars 2015 | PAR Christophe Candoni

Pour sa deuxième création à la Schaubühne de Berlin, Romeo Castellucci confirme ses affinités avec la poésie de Hölderlin. Après Hypérion, il revisite son adaptation de l’Œdipe de Sophocle. Dans une performance d’une force et d’une beauté saisissantes qui emprunte autant à la mythologie antique qu’à l’iconographie chrétienne, l’artiste tisse un passage renversant de l’ombre rigoureuse de la vie monastique à la lumière libératrice d’un temple grec irradiant. 

De la chambre à la nef, du jardin au réfectoire, des religieuses en communauté s’affairent quotidiennement aux tâches domestiques et à la prière, seules consistances d’une vie strictement laborieuse et silencieuse menée à l’écart du monde derrière d’épais murs sombres bougeant à vue sans rien révéler des mystères d’un couvent gangrené par la maladie et la mort. Une des leurs est rappelée au Ciel et ses funérailles donnent lieu à une cérémonie durant laquelle des cantiques résonnent en latin et un parfum d’encens embaume la salle.

Le poète et philosophe Hölderlin, après les morts successives de son géniteur puis de son second père, grandit dans un amour essentiellement maternel avant d’entrer au séminaire pour y étudier la théologie. Ces données biographiques expliqueront peut-être les choix déroutants d’une distribution presque exclusivement féminine et du cloître comme cadre donné en long préambule à la pièce.

Car celle-ci démarre lorsque la mère supérieure interprétée par Angela Winkler, légende du théâtre allemand, une star chez Grüber ou Zadek, ouvre presque timidement les premières pages d’Ödipus der Tyrann qu’elle lit à voix haute avec une douceur ingénue. Le petit lit bancal sur lequel elle est installée commence à trembler et claquer sur le sol. C’est alors que son monde obscur laisse place à la lumière pénétrante d’un palais blanc et massif où trône souverain un Œdipe sculptural et féminisé. Aux corps camouflés sous les lourdes étoffes des saintes sœurs s’opposent la comédienne Ursina Lardi jouant le héros drapée à l’antique, cheveux défaits et sein découvert ou bien encore Tyrésias, jambes et torse nus sous une peau de bête.

Chaque personnage de la tragédie est associé à une figure catholique. Ainsi Jocaste apparaît sous les traits de la Vierge Marie dans son long manteau bleu pastel de l’Annonciation, Tyrésias est Jean-Baptiste portant un agneau bêlant dans ses bras ou Créon tient pour attribut identifiable la clé remise par Jésus à Saint-Pierre Apôtre pour le salut des âmes.

Cette représentation d’Œdipe par Castellucci est riche de sens et de symboles qui jamais ne cèdent à l’univocité dans leurs interprétations. La dernière partie du spectacle est encore plus sidérante. Arrivé au moment crucial où Œdipe se crève les yeux, c’est sur vidéo que l’on découvre la silhouette longiligne et titubante de Romeo Castellucci sous protection médicale, le visage souffrant après s’être pulvérisé au spray un poison dans les yeux. Créateur démiurge, il a souhaité éprouver lui-même la douleur et la cécité de son héros.

Passé cette acmé tragique, ne reste que la vanité humaine représentée par trois morceaux d’organes, des masses informes et obèses, une chair flasque, des orifices péteurs ont remplacé l’autel. Une conclusion pour le moins questionnante de la part de Castellucci qui montre bien comment la tragédie est pour lui un espace de réflexion, de révélation existentielle propre à mettre l’Homme face à sa condition et la transcender.

En effet, l’irruption de la parole poétique accompagnée d’un hallucinant tremblement de terre qui fait vibrer tout le théâtre provoque un véritable basculement de l’ordre. La tragédie s’apparente à une libération, une délivrance des êtres et des sens. C’est en tout cas ce que l’on croit comprendre de cette version puissante et énigmatique d’Œdipe entre ombre et lumière.

Photos: Arno Declair

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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