Théâtre
Bros, Castellucci prophétise la fin du monde à la MC93

Bros, Castellucci prophétise la fin du monde à la MC93

16 février 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Nous avions quitté le maître italien en mai dernier sur l’esplanade du Congrès à Bruxelles. À l’époque, ses flics, déjà marionnettes, pouvaient encore dans une nuit glaciale donner l’illusion que l’humour nous sauverait. Avec Bros, qui est comme une extension de Buster, Castellucci nous ordonne d’écouter Jérémie, le plus seul et le plus triste des prophètes. Un nouveau chef-d’œuvre.

« On ne peut pas dire au passé ce qu’il doit faire »

Le superbe espace de la salle Oleg Efremov a souvent accueilli les scénographies du plasticien, toujours marquées par une forme de brume. Cela peut être un filtre, une fumée. Cela dépend. Ici, le spectacle commence dès l’entrée du public. Vous allez me dire que c’est normal dans le spectacle vivant, mais non, il n’est pas question d’une énième destruction du quatrième mur, c’est autre chose. Deux robots semblent nous mitrailler, ils sont noirs, massifs et ressemblent à des armes. Le son est militaire, très fort. Au moment où les robots commencent à tourner sur eux-mêmes, le public, qui entrait tranquillement – il n’est pas encore l’heure – se met à se hâter, affolé, pressé et embêté de déranger ceux déjà assis. Cela commence comme ça, par le fait d’agir en dehors de soi.

Agir en dehors de soi, c’est le sujet de Castellucci depuis Buster. On le sait, le religieux est toujours au cœur de ses spectacles. Il a tout fait, du Requiem au Paradis, en passant par des sacrifices. Un autre de ses axes est d’interroger des sujets. Par exemple, les artistes, ou, il y a vingt ans, les villes (Berlin, Bruxelles…). La figure du policier semble donc être son nouvel objet d’étude. Ces policiers sont des acteurs amateurs enrôlés volontaires qui ne savent rien de ce qu’ils vont faire.

Ils sont dirigés à l’oreillette dans une allégorie parfaite des notions à la fois de croyance et d’obéissance. Dans la bible juive, au moment plutôt clé du don des Tables de la Loi, Dieu dit à son peuple : « Fais, et tu comprendras » (“Na’assé Vénichma’“ ). Alors, ce groupe sombre, composé d’une trentaine d’hommes n’écoute pas, il exécute. Jérémie est devenu inaudible, on ne le comprend pas, lui et sa branche d’amandier, lui qui dit pourtant :

(…) Sur toutes les hauteurs du désert, s’avancent les dévastateurs : c’est l’épée du Seigneur qui dévore, d’une extrémité à l’autre de la terre. Plus de paix pour aucun être de chair ! (…)

« Il faut négocier avec les morts »

Castellucci semble nous dire une nouvelle fois que nous sommes perdus et que nous sommes aveugles. Sur scène, ces flics pataugent (au sens premier du terme), gesticulent, tapent des hommes sans défense, humiliés, dans une frénésie sado-maso. Ils viennent nous toiser. Pourtant le monde les regarde, les images passent, celles de femmes, d’hommes, d’animaux. Mais ces images sont celles du passé.

Les images sont toujours des actes. Elles viennent nous chercher, nous transpercer, nous dépasser. C’est cela, nous dépasser.

Quand Castellucci atteint ce genre de hauteur, cela nous dépasse.

Il fait sonner des cloches de lumière, fait fonctionner un orgue monstrueux qui vomit de la fumée. Ce monde, c’est le chaos. Alors, pour s’en sortir, car on s’en sort toujours avec un peu d’espoir, Bros impose une nouvelle fois l’idée de cycle, qui toujours chez Castellucci part de la mort pour arriver à la vie.

Bros n’est pas pour autant une œuvre religieuse, elle n’est pas un prêche. L’univers, les références de Castellucci sont toujours bibliques, mais elles sont portées à nos yeux, qu’ils soient croyants ou non, de façon totalement universelle.

Une nouvelle fois, encore une fois, et ce ne sera pas la dernière, le sous-texte de la pièce est une question : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Les hommes sont des pantins qui ne comprennent rien, qui jamais ne sauront si « la poule ou l’œuf ? ». À la fin de la journée, ils regardent un enfant tel un messie, tel un sauveur, telle une promesse de paix.

Dans son Requiem, Castellucci avait collé dans nos rétines une dernière image, celle d’un bébé seul sur un plateau mis à la verticale. Dans Bros, sans rien vous en dire, nous ne sommes pas loin de cette idée que du noir viendra la lumière, que les ténèbres ne doivent pas nous rendre aveugles.

Dans son théâtre comparable à un aucun autre, qui tient autant du rêve que du cauchemar, les mouvements, les images, la lumière, le son sont tous là pour dire à Jérémie qu’il a tort, et que oui, la paix reviendra pour les êtres de chair. Magistral sur le fond et la forme.

À la MC93 jusqu’au 19 février. À 20 heures, sauf le samedi à 18 heures. Il reste quelques places. 9 à 25 euros.

Visuel : © Stephan Glagla

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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