Théâtre
Retomber en amour avec la tragédie grecque grâce à Gwenaël Morin

Retomber en amour avec la tragédie grecque grâce à Gwenaël Morin

11 octobre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le cadre de la programmation de la maison des métallos et du Festival D’automne, Gwenaël Morin pose ses valises dans le théâtre du 11ème arrondissement de Paris tout le mois d’octobre. L’occasion de découvrir Uneo uplusi eurstragé dies, soit trois tragédies de Sophocle – Ajax, Antigone, Héraklès – jouées au lever du jour dans le parc de Belleville par dix jeunes comédiens et comédiennes accompagnés par le dispositif Talents ADAMI.

Aller au théâtre comme on se donne un rendez-vous amoureux

Se donner rendez-vous par une froide nuit d’automne à l’entrée du parc de Belleville, c’est déjà une chose pas tout-à-fait banale, mais quand on ajoute la précision que l’arrivée est fixée à 7 heures et que le but est d’assister à trois représentations de tragédies de Sophocle, il n’en faut pas plus pour perdre même des amateurs de théâtre les plus chevronnés.

Pourtant, on aurait très grand tort de se priver de cette expérience. Ce qui s’offre là, c’est un distillat très pur de théâtre, une essence rare que l’on ne trouve pas souvent sur son chemin. Les personnes qui ont déjà eu l’occasion de tester ce dispositif de Gwenaël Morin – dans le Parc de la Villette l’an passé avec le même spectacle, ou auparavant comme en 2016 aux Amandiers – pourront en témoigner : c’est une expérience à vivre.

L’heure vespérale génère un sentiment d’exceptionnel, en même temps qu’elle peut générer une fatigue qui laisse le public plus ouvert à l’émotion, plus disponible à consentir à l’inattendu. C’est un moment hors du temps, dans une ville assoupie, à profiter de la lumière magique du matin, dans un théâtre sans murs, sans portes et sans toit. Même dans les arts de la rue, les propositions ne sont pas si nombreuses qui permettent ce genre de décentrages fertiles – on a envie de citer Nuit Unique du Théâtre de l’Unité.

Un théâtre brut, comme à peine né

C’est un théâtre brut, à l’os, sans fioritures que propose le metteur en scène. Un panneau sur lequel le nom des trois pièces est écrit à la bombe de peinture, un cercle tracé au sol, c’est toute la scénographie. Pas de costumes – on joue comme on est, dans les fringues de son quotidien – et très peu d’accessoires, juste ce qu’il faut pour caractériser les personnages quand il est besoin. Une distribution faite sans égard pour les genres des comédiens et comédiennes, qui peuvent jouer des hommes aussi bien que des femmes. Evidemment, aucune lumière autre que celle du soleil levant, aucune adjonction d’effets sonores ou de musique.

Parce qu’ici tout est jeu et tout est texte. On reçoit le premier, on entend le second, comme rarement. En arrachant tout sauf l’essentiel, Gwenaël Morin abolit l’artificiel et la distance. Un comédien s’avance et la pièce commence : pas d’introduction, pas de rideau, pas de politesses. C’est un théâtre physique, qui court et qui bondit, surtout un théâtre de la présence, et du présent. Un théâtre qui cherche sa modernité au sein des très anciennes conventions de la tragédie grecque – chœur et coryphée sont là, leurs prises de parole puissantes et très rythmées élèvent la pièce, leur psalmodie ouvre de nouvelles voies vers les enjeux philosophiques et mythologiques des trois tragédies.

Le sentiment est celui d’assister à nouveau à la naissance du théâtre : quelque chose de brut, d’essentiel, libre, ancestral, viscéral. Un théâtre-phénix, qui renaît chaque fois qu’Appolon conduit son char au-dessus de l’horizon. En même temps qu’il est un théâtre ouvert, au milieu de la Cité, audible de tous, accessible à tous, adressé au public d’ici et de maintenant. Tout le geste est une réussite. On mettra un unique bémol à l’endroit des passages chantés, qui constituent une piste intéressante mais qui ne semblent pas avoir été longuement travaillés, et n’apportent finalement pas grand chose à la proposition.

La puissance du texte et de l’interprétation

Dans ces conditions, tout tient au texte et au jeu des comédiens. Et on redécouvre à cette occasion Sophocle, le génie avec lequel il a fabriqué ces tragédies qui ont traversé les millénaires, ces personnages immenses, tellement plus grands que leur simple vie de mortels, archétypes, figures mythiques qui sont la moelle même de nos civilisations. On ressaisit toute la complexité des enjeux – les sentiments qui traversèrent les grecs sont toujours ceux qui nous agitent, les questions politiques méritent toujours d’être posées, le destin, la fatalité et les dieux nous sont toujours connus sous d’autres noms. La traduction – et quelques arrangements – aident très efficacement à rendre l’ensemble digeste, sans le dégrader. C’est aussi l’occasion de se souvenir du point auquel les grecs étaient xénophobes et misogynes – mais on arrive facilement à mettre ces aspects des textes à distance.

La proposition ne tiendrait pas  sans l’énergie et le talent des dix comédiens et comédiennes qui relèvent le défi et brillent par leur maîtrise. On pardonnera aisément quelques négligeables erreurs de texte alors qu’il s’agit de reprendre pas moins de trois tragédies après ne les avoir pas jouées pendant un an, et que le parti-pris de l’espace public est aussi synonyme d’interruptions, de bruits parasites, etc. La diction est nette, la projection impeccable même quand les interprètes jouent dos au public. On est là face à des comédiens et comédiennes qui, malgré leur jeune âge, ont le sens du rythme et du jeu, s’écoutent beaucoup, font corps ensemble, et partagent l’espace scénique et la parole avec un bel équilibre.

On doit à la mise en scène de rendre les trois pièces vivantes en provoquant de nombreux mouvements qui n’étaient pas dictés par les nécessités du texte, mais qui réveillent l’ensemble. La direction d’acteurs, sans nul doute, a été très inspirée. Toute la distribution arrive à des niveaux de justesse qui sont impressionnants, au vu du fait qu’il est vraiment facile de manquer le bon équilibre dans une tragédie, et de rester en-deçà des enjeux dans une interprétation ronronnante, ou au contraire de trop pousser et de tomber dans le ridicule. Le travail d’ensemble du chœur est admirable, bien rythmé par un coryphée qui comprend son rôle. L’idée de faire jouer les membres des couples – Créon/Eurydice par exemple – par une seule personne qui alterne entre les personnages est excellente. On est convaincu et conquis.

Une expérience à vivre

Bref, on prend énormément de plaisir face à cette proposition vivifiante, bouleversante, géniale, qui par sa simplicité même arrive à se hisser à l’extrême niveau d’exigence du dessein qu’elle s’est fixée : faire entendre, vraiment entendre, toute la puissance de la tragédie grecque.

On peut sans aucune hésitation dire que c’est réussi : on en veut pour preuve les nombreux promeneurs qui se sont arrêtés parfois le temps d’une pièce entière, rivés sur place par la force de ce qui se jouait, fascinés par ces dix jeunes gens qui donnaient leur meilleur pour le plaisir du public venu braver le froid.

A la fin des trois pièces, les interprètes et les spectateurs exténués mais heureux ne se quittaient pas : des conversations s’improvisaient autour d’un café, les questions et les commentaires allaient bon train. Dans les yeux se lisait l’émerveillement d’avoir participé à une expérience peu ordinaire. Des inconnus étaient devenus un petit groupe qui faisait corps. C’est là toute la puissance de la tragédie grecque, faire de n’importe quelle place publique une nouvelle Agora pour débattre de la tyrannie de Créon ou de l’iniquité d’Héraklès…

Le samedi matin, à 7 heures, gratuit, jusqu’à la fin du mois d’octobre (encore les 16, 23 et 30).

Les pièces sont également jouées, individuellement et en salle, les soirs de semaine à la maison des métallos.

 

Avec : Teddy Bogaert, Lucie Brunet, Arthur Daniel, Marion Déjardin, Daphné Dumons, Lola Félouzis, Nicolas Le Bricquir, Diego Mestanza, Sophia Negri, Remi Taffanel
Textes : Sophocle
Traduction : Irène Bonnaud avec Malika Bastin-Hammou pour Antigone
Mise en scène: Gwenaël Morin en collaboration avec Barbara Jung
Collaboration technique : Jules Guittier, Nicolas Prosper

Visuel (c) M. Dochtermann

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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