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Castellucci de retour à la terre au Festival d’Aix

Castellucci de retour à la terre au Festival d’Aix

08 juillet 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

En miroir de son Requiem (2019), le roi Castellucci offre une Résurrection aux allures de Sacre. C’est dans les fosses communes d’un Stadium oublié que la Symphonie n°2, “Résurrection” en ut mineur de Mahler s’est déployée dans une écoute totale.

La pièce est un huis clos. Unité de temps, de lieu et d’action. Nous voici, nous… le public, les musiciens et le décor, tous rassemblés dans un lieu oublié. C’est un « stadium », abandonné sous l’ère Mégret (1997-2022), alors à la tête de Vitrolles, et extrêmement d’extrême droite. La commande avait été passée par Jean-Jacques Anglade (PS) à Rudy Ricciotti en 1993. L’objectif de ce bloc noir aux allures de bunker militaire était au départ d’accueillir les manifestations culturelles et sportives. Le lieu vivote 4 ans. Après l’élection de la maire FN en 1997, il fait l’objet d’actes de résistance contre la municipalité. Des militants anti-fascistes tentent de le rendre inexploitable à plusieurs reprises.

L’endroit était fermé depuis 1998. Il a fallu que Le Festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence et Romeo Castellucci osent le regarder en face.

Imaginez, un lieu au milieu de rien. Au milieu d’une terre ocre et de champs, entre deux bretelles d’autoroute. Une belle allure d’apocalypse.

Nous sommes loin de l’Archevêché où traditionnellement se donnent les concerts prestigieux de l’élégant festival. Subjugués par l’endroit, nous en oublions presque de vous parler de la musique ! Esa-Pekka Salonen retrouve cette symphonie composée par Mahler en 1895. Il dirige, pour le Festival d’Aix, l’Orchestre de Paris. S’y ajoutent les chœurs de l’Orchestre de Paris, la soprano Golda Schultz et la mezzo Marianne Crebassa. C’est une symphonie étrange, qui dissone et qui n’a rien de facile. Elle dure 1h20 et les voix en sont absentes au trois quarts. Mahler démonte tout espoir de beauté facile. Si les violons s’expriment avec trop d’emphase, ils sont coupés dans leur élan par des cors. À chaque fois, le chef ose, dans une démarche à la fois martiale et lyrique, couper l’herbe sous les pieds des mélodies.

En bas, il y a la musique. C’est peut être elle qui est vraiment sur terre d’ailleurs. Et en haut, il y a un terrain de boue, immense, vraiment immense. Il est ponctué de deux grandes ouvertures, deux portes de hangars, qui laisseront passer différents modes de transports ! Cette étendue est, on le comprendra vite, un charnier.

Il n’est pas inutile de rappeler que dans son travail Romeo Castellucci ne cherche jamais à illustrer l’actualité. Il se place toujours au niveau du symbolique, du spirituel même.

Castellucci, c’est l’homme qui régénère les âmes, qui affronte le visage du fils de Dieu, l’homme qui transforme Moïse en fils d’une femme actuelle, l’homme qui fait surgir Marie d’un trou noir, l’homme aussi qui plonge dans les enfers. L’italien a révolutionné la perception du théâtre en France, grandement grâce au travail conjoint de Bernard Faivre d’Arcier, puis de Hortense Archambault et Vincent Baudriller, successivement à la tête du Festival d’Avignon, conscients de l’urgence de dire par autre chose que les mots. L’enfer, l’apocalypse, la résurrection sont les fondamentaux de Castellucci.

Sa mise en scène est 100% dans sa grammaire. Il ne sort pas de ses habitudes. Cela ne veut pas dire qu’il se répète. Cela veut dire qu’il n’a pas besoin de chercher ailleurs. Il continue à faire du théâtre d’objet, même si les objets sont des humains. Il pose des gestes sur scène, en l’occurrence trois : déterrer, classer, ranger.

Nous verrons ainsi une vingtaine de pauvres hommes et femmes s’atteler à la lourde tâche de redonner une sépulture à ceux qui n’en ont pas. L’image de plus de 70 corps ramassés à la pelleteuse vient nous imposer des images comme des flashs, Lampedusa, le Covid, la Shoah, le Rwanda, les peintures médiévales… Nous avons passé nos vies à voir des représentations de fosses communes. Et voilà que le metteur en scène italien nous en redonne une à voir. Pourquoi ?

La violence est tellement inouïe qu’elle est anesthésiante. Le geste est clinique, froid, ni beau ni laid. Dans son Requiem, la dernière image était la terre qui se retournait. C’est ici que nous sommes, en bas. Comme dans sa Vita Nuova ou dans son Sacre, Castellucci nous rappelle que non seulement nous allons mourir, mais que cela n’est pas grave. Que nous faisons partie d’un grand tout, et que toujours, les morts sont plus nombreux que les vivants.

C’est un spectacle immense, à tout point de vue. On ne peut que remercier le Festival d’Aix d’avoir osé à ce point. Il n’était pas évident de proposer une mise en scène qui n’a aucun rapport direct avec la musique, et qui pourtant, apporte à cette symphonie étrange, qui inclut même des longs silence, une lecture totalement universelle.

On le sait, Roméo Castellucci n’est pas méchant, il aime nous consoler. Alors, quand la pluie tombera pour donner à la terre devenue boue l’occasion de faire pousser des arbres, les voix muettes cesseront de l’être. La soprano et la mezzo viendront transpercer une nouvelle fois le ciel, donnant l’espoir d’un lien entre le bas et le haut, dans une communion radicale.

Au Stadium de Vitrolles les 10, 11 et 13 juillet. À voir sur Arte concert le 13 juillet en direct à 21H

Visuel : © Monika Rittershaus

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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