Danse

Pina Bausch, 1980, la danse est dans le pré

Pina Bausch, 1980, la danse est dans le pré

21 avril 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Vendredi soir, frénésie de première au Théâtre de la Ville. Les désespérés tentent de trouver un billet jusque dans les couloirs du métro. Il faut dire que ce qui se passe ce soir est la continuité d’un rituel : pendant trente ans, le Théâtre de la Ville a proposé une pièce de Pina Bausch chaque saison. Le décès de la longue dame en 2009 ne change pas la donne, au contraire. L’effet des Rêves dansants de Anne Linsel et Rainer Hoffmann et de Pina de Wim Wenders se fait sentir, le public est rajeuni. Hier soir, c’était un retour en arrière pour un spectacle qui reste novateur : 1980-une pièce de Pina Bausch.

Sur scène, c’est le printemps, l’herbe est verte et sent bon. Sur une immense pelouse sur laquelle une biche empaillée veille accompagnée de quelques chaises et d’une vieille télé, 19 danseurs, un magicien, un gymnaste et un violoniste viennent dire les réminiscences de l’enfance jusqu’à l’âge adulte.

Les tenues sont chics : costumes pour les hommes, robes de bal pour les dames. Endimanchée, la troupe explose dans des moments de jeux : cache-cache, colin-maillard, jeu de la vérité. Nous assistons à un après-midi au parc où la cruauté des traumatismes de l’enfance surgit.

« Combien de cicatrices avez -vous et où ? » demande un homme au groupe. La cruauté pour la chorégraphe ce fut au moins deux moments que l’on retrouve ici : sa naissance en Allemagne en 1940, et, en 1980, la mort brutale de son compagnon, également scénographe du Tanzheater Wuppertal Rolf Borzik. C’est donc la tension entre ces deux drames qui est retrouvée sur ce plateau forcément bucolique.

Dans un défilé kaléidoscopique les tableaux se succèdent sans transition. Les groupes réjouis laissent place aux solitudes. Les courses sont nombreuses, la danse devient théâtre dans un esprit sketch. La pièce ouvre sur un homme qui avale une soupière, ânonnant : une cuillère pour maman, une cuillère pour papa, plus tard, une femme seule soufflera sa bougie d’anniversaire. Quand la danse vient c’est pour être toute en rondeur sans un solo désespéré au jet d’eau ou en groupe pour venir, telle une farandole, passer au travers du public dans un mouvement où les torses se bombent et les sourires sont francs. Les corps se serrent, se contorsionnent dans des trajets aux lignes parfaites.

L’ensemble dit la tragique destinée de l’homme, confronté au jugement permanent, celui de ses congénères et celui de Dieu. Le premier est traduit par une scène de concours de beauté forcément humiliante où les femmes sont comparées toutes jambes dehors, le rire vient quand ces messieurs se retrouvent eux aussi au défi La seconde est soulevée par une scène où les femmes dansent allongées sur les cadavres recouverts de draps blancs. Les images se succèdent comme dans un clip, à une vitesse prodigieuse. L’élément est d’autant plus notable que tout le spectacle travaille sur la lenteur.

Ce sont bien les dichotomies qui sont au centre : passer du rire aux larmes, du groupe à la solitude, de la vitesse à la lenteur, mais aussi de l’enfance à l’âge adulte et vice-versa ou encore d’une identité feminine à une autre masculine. Les danseurs deviennent des bébés à bercer, un homme entre, un talon aiguille à un pied, une derby à l’autre. 1980-Une pièce de Pina Bausch se veut comme une longue immersion dans l’éternelle question du sens de la vie. Un spectacle qui demande de l’exigence, à l’accès difficile. Si l’on accepte de se laisser porter par cette proposition en apparence sans fil historique  ce sera un sondage de votre âme.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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