Danse

Le Ballet Rambert échoue dans son mash-up Cunningham

Le Ballet Rambert échoue dans son mash-up Cunningham

06 décembre 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Et pourtant l’affiche est belle. A la Villette, sous la double houlette du Théâtre de la Ville et du Festival d’Automne, est accueilli l’iconique ballet londonien pour un hommage à Cunningham sous la forme d’une relecture douteuse de ses célèbres « events ». 

A partir de 1964, Cunningham s’amuse à créer des patchworks nourris d’extraits de ses pièces. À cela s’ajoute pour chaque « event », une musique et, comme le rappelle le programme, « un agencement spécifique pour chaque lieu et chaque représentation ». L’idée simple, mais neuve, est alors de repenser un geste dans un contexte. Le Ballet Rambert s’est prêté à ce jeu en 2014 et c’est donc, cinq ans après, que cette pièce arrive à Paris.

Aux costumes, on retrouve les académiques ici comme des camouflages, et au décor, des pans de mur comme une palissade. Ils sont tous les deux inspirés de la série de peintures Cage de Gerhard Richter. John Cage était le compagnon du chorégraphe, il a composé la bande son de la majeure partie de son œuvre. La musique chez Merce était arythmique, aléatoire, étrange. Reich, Cage, Conlon Nancarrow... tous avaient en commun de toujours se désintéresser du mouvement, ce qui créait des chocs esthétiques portés par le décalage du son, une interdépendance.

La lecture que fait le Ballet Rambert de ce répertoire apparaît hors-sujet en 2019. Il y a dans l’entrée spectaculaire des dix-huit danseurs un par un, une touche trop music-hall. En live, Philip Selway (Radiohead), Adem Ilhan et Quinta accordent trop les violons, les scies et les machines pour que cela sonne autrement que beau. Chez Merce, le beau ne suffit jamais, la rigueur prise dans une folie obsessionnelle prime sur tout. Les jetés sont vertigineux, comme les postures tenues sans jamais trembler.  Et tout au contraire, ici, il y a des incessants désirs de courbes et de cambrures et des têtes qui s’inclinent de façon suave, et des hanches qui se décalent au bord du modern-jazz. 

C’est là que l’on comprend que les lignes de Cunningham ne tenaient qu’à un fil, ténu et fragile, et que le moindre écart d’interprétation écrase tout. Les portés de Pond Way prennent une tournure agressive. Les danseuses sont basculées de bras en bras dans une image sexualisée peu conforme à la version d’origine. Les jetés sur jambes pliées ont beau être bien réalisés dans l’impulsion et la suspension, la réception est bâclée. Il en de même avec les pirouettes au ralenti, peut-être issues de Duets, qui fonctionnent mais dans une force physique qui efface tout accès direct au corps.

Il y a de la tristesse à voir ce spectacle. Tous les gestes sont écrits par Cunningham. Bien sûr, les bras jouent les diagonales, les arcs sont tenus, les traversées sur demi-pointes, les secondes bien basses. Mais rien y fait, tout sonne faux, et rappelle à quel point vouloir continuer l’héritage comme une suite au Legacy tour semble impossible.

Jusqu’au 7 décembre à la Grande Halle de la Villette.

Visuel: Ballet Rambert – Miguel Altunaga, Hannah Rudd, Dane Hurst, Stephen Wright and Antonette Dayrit. ©Tony Nandi

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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