Danse

Convergences de ballets en crescendo pour sublimer Merce Cunningham au Festival d’Automne

Convergences de ballets en crescendo pour sublimer Merce Cunningham au Festival d’Automne

22 octobre 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pour atteindre le génie de Merce, 100 ans après sa naissance et 10 ans après sa mort,  il fallait s’offrir une affiche titanesque : le Royal Ballet de Londres, l’Opera Ballet Vlaanderen et le Ballet de l’Opéra national de Paris présentent chacun une pièce pour ce programme exigeant dansé à Chaillot (dans le cadre de la programmation Hors les murs du Théâtre de la Ville) au Festival d’Automne.

C’est une soirée qui va du plus « simple » au plus « compliqué ». Tout commence avec Pond Way (1998), par l’Opera Ballet Vlaanderen. La musique de Brian Eno est peut être la vraie étoile de cette pièce onirique où tout semble flotter. Les pieds glissent, les jetés sont comme toujours à la fête dans cette pièce qui ne cesse d’interroger la notion de « traversée ». Ici peut-être que Merce a joué l’allégorie d’une barque comme le sous-tend le titre, en français, « chemin de l’étang ». En fond de scène, la toile de Roy Lichtenstein, Landscape with Boats, sème également le trouble de cette pièce aux allures d’invitation au voyage lointain.

Les danseurs sont vêtus de souples costumes blancs, comme des sarouels, qui laissent transformer la rapidité du mouvement en vent. Les jeux d’ensemble et de dissonance sont ici sublimés avec douceur. Mais d’une douceur cunnighamienne, c’est-à-dire, tenue, ramassée.  A ce jeu, les interprètes du Opera Ballet Vlaanderen, dirigé par l’emphasique Sidi Larbi Cherkaoui, ont du mal à tenir la raideur de la ligne ; leurs désirs de courbes et de cambrures est trop visible pour atteindre les lignes de code de Merce.

Presque pensée comme une transition, la très courte pièce (7 minutes !) dansée par Romany Pajdak, Julia Roscoe et Joseph Sissens – pour Le Royal Ballet de Londres – propose Cross Currents (1964). Le titre annonce le programme : des courants croisés. Justaucorps blancs en haut et leggings noirs en bas, les costumes viennent appuyer l’une des règles d’or de cette écriture : la dissociation des zones du corps. Les pieds sont posés en troisième comme un appel au saut, mais ici tout n’est que contrainte ; les jetés, les ramassés sont tous arrêtés en plein élan,  ce qui impose des dissonances perpétuelles. Cela est renforcé par la bande son, Rhythm Studies for player piano de Conlon Nancarrow, qui ne cherche surtout pas la mélodie.  L’occasion de comprendre à quelle époque la figure clé, représentant un corps à la diagonale en équilibre, est née. Sans compromis, les traversées sur demi-pointes et autres bras à l’arc de cercle maintenu oblige à une qualité de danse aride. Ici, le trio excelle, avec une mention particulière pour le puissant Joseph Sissens.

Enfin, la plus longue et plus dure des pièces revient  au Ballet de l’Opéra national de Paris, il s’agit de Walkaround Time – « véritable manifeste dadaïste de 1968 ». Et comment l’écrire autrement? Sur la scène, Le Grand Verre de Marcel Duchamp est reconstitué par Jasper Johns. Le verre est décomposé en cubes en plastique transparent sur lesquels les éléments de l’oeuvre sont dessinés. Les corps sont enserrés dans des académiques de couleur. A chaque danseur sa couleur ! Cette pièce est un monument Cunnigham,  où il déploie toute son écriture, et rappelle que sous l’aridité se cache une belle dose d’humour ! Comme souvent chez lui, il y a un jeu. Ici, pas d’aléatoire (comme dans Fabrications). Non, ici, c’est une question de tempo. 7×7. 7 pièces de 7 minutes qui comportent des motifs répétés. Certains sont vraiment dada, comme celui où un danseur, bien à la peine de tenir une impossible fente avant sur demi pointe, est sauvé par le groupe qui le soulève tel un sphinx pour traverser le plateau. Car bien sûr, mais vous le comprenez, dans cette pièce aussi, les traversées et les jetés sont très présents. Il y a cette traversée d’ailleurs composée d’un ciseau bras/jambe au ralenti qui dépasse tout entendement. Les corps sont là pour dire les formes de Duchamp qui étaient par essence tordues. La bande son est elle aussi ardue et n’aide en rien les interprètes. C’est un morceau de David Behrman joué live. Il mêle des bruits de routes avec le texte de Marcel Duchamp qui accompagne La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Cette danse-là est abstraite et pourtant elle en dit beaucoup. Nous sommes en 1968 et le sens du happening est là, devant nous, dans un coup de théâtre délicieux qui rappelle à tous que finalement, tout cela, c’est du spectacle.

Étrange programme donc dont l’unité ne peut pas être faite. Nous avons vu trois ballets, danser trois pièces différentes. Ce qui fait corps commun c’est la danse métronomique de Merce,  éternellement d’avant-garde.

Visuel  « Cross Currents », 1964 © Douglas Jeffrey / Merce Cunningham Trust

Infos pratiques

Théatre Gérard Philipe
Comédie saint michel
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