Danse

Les adieux de Merce Cunnigham au Théâtre de la ville

Les adieux de Merce Cunnigham au Théâtre de la ville

22 décembre 2011 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Suite et fin d’un Legacy tour imaginé par Merce Cunnigham comme une œuvre testamentaire. En 2008, en lien avec Alain Crombecque et Emmanuel Demarcy Mota, il met en place un projet de trois ans dont la fin serait prévue à l’hiver 2011. Nous y sommes. La tournée mondiale se terminera le 31 décembre à New-York. Le Théâtre de la ville a déjà applaudi les trois premières pièces sur les six qui composent ce dernier volet. Après Suite for Five (1956-1958), Quartet (1982) et XOVER (2007), la seconde partie du diptyque nous amène avec Duets (1980), Rain forest(1968) et Biped(1999) dans la quête du beau par la rigueur.

La première partie, Duets est expressionniste. En fosse d’orchestre, John King, Takeshisa Kosugi et Jesse Stiles décryptent les courbes des partitions de John Cage. La musique électronique est d’abord un murmure avant de devenir un entêtement. Sur scène, ils sont 6×2, des couples assortis par couleur de justaucorps. L’entrée dans la grammaire cunnighamiene est radicale. Les pas de deux rivalisent d’exigence. Les mouvements se déploient, le dos s’arrondit, la tête trace la direction, les tours se font dans une extrême lenteur qui interdit au corps de tricher. Les couples sont fidèles, d’autres passent rapidement avant d’offrir un tableau de groupe lumineux, tant par les costumes que les visages souriants des danseurs. Dans Duets la référence au classique est évidente, les entrechats, les portés, les battements sont ici délivrés des pointes. John Cage et Merce Cunnigham ont commencé à séparer la musique de la danse dès la fin des années 40. Dans Duets, les deux éléments sont d’abord indépendants, la musique offre un rythme régulier de cliquetis qui n’est pas traduit par les mouvements, ensuite, vient une rencontre entre les pas et les notes. Alors, les lignes, toujours les lignes, se croisent et s’entrelacent pour permettre à l’œil de saisir toute la palette des mouvements offerts dans une géométrie implacable

Commencer le spectacle par l’exigeant Duets apparait comme une leçon des possibilités du geste dansé. L’écoute se fait naturellement plus fine pour entrer dans le monde animal de Rainforest. Cette seconde pièce est la plus ancienne des trois, composée en 1968, elle confronte les danseurs au hasard, l’un des grands dogmes du chorégraphe. Pour ce faire, la scène est envahie d’oreillers argentés gonflés à l’hélium d’Andy Warhol. Les six interprètes en académique beige lacéré évoluent sur les notes de David Tudor, autre star de la musique expérimentale. Le son fait intervenir des cris d’animaux stylisés. Les mouvements se font rampants, glissants, accrochés au sol. Les danseurs deviennent des serpents, des aigles. Les querelles se mettent en place sous les énormes gouttes d’eau de cette forêt tropicale. Les coussins tracent leur route, aléatoire et les artistes les trouvent sur leur chemin par surprise, faisant de chaque mouvement une réinterprétation. Dans une progression laissant toujours au geste l’espace nécessaire pour remplir le temps, les hommes passent de la station allongée à debout, comme un symbole de l’évolution de quadrupède à bipède pour l’homme. La marche est raide, comme automatique…virtuelle.

La transition est évidente avec Biped justement, une pièce datant de 1999 et s’inscrivant dans la période numérique de Cunnigham. A partir de 1989, il a accès à un logiciel de danse, LifeForms. Des exercices sont mis en mémoire et un personnage s’anime. Biped fait la part belle aux cordes du point du vue musical. 13 danseurs interagissent avec des lignes de lumière au mur et au sol. Ils se meuvent derrière un écran sur lequel sont projetés ces danseurs virtuels et des éléments abstraits. Au sol, les carrés formés par le croisement des lignes passent du noir au bleu. Les danseurs font des entrées spectaculaires et alternent toutes les combinaisons possibles : d’abord un solo, puis un duo, un trio, groupe… Le point d’équilibre est plus que jamais mis en péril, les tours sont contraints, les cassures de rythme inattendues. On retrouve cette idée d’automate présente dans Rainforest. Par moments, les jambes se font solides, extrêmement tendues. Les torsions incroyables offrent des lignes que l’on pensait impossibles. Le regard se trouble dans la confrontation entre le réel et le virtuel pour nous saisir et toucher à l’absolue beauté.

Merce Cunnigham en réponse à une interview donnée sur Antenne 2 en novembre 1999 au moment de la première de Biped, toujours au Théâtre de la Ville, se définissait comme « un passant ». Ce dieu de la recherche du mouvement le plus contraignant a réussi à atteindre la plus belle esthétique en dépassant la douleur. Il est étonnant de voir les membres de la compagnie sourire dans l’effort quasi inhumain. La tristesse était palpable dans le public, conscient que cette fois ci, comme Merce Cunnigham l’avait décidé, la compagnie sera dissoute.

Reste une esthétique sans cesse renouvelée et une transmission toujours vivante de cette exigence de la perfection qui aura, à jamais révolutionné la danse moderne.

 

 

Visuel : BIPED, c. Holley Farmer, Lisa Boudreau © Stephanie Berger

Visuel en Une :  RainForest  (c) Anna Finke

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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