Théâtre
Le Journal d’Anne Frank : Roxane Duran comme une étoile sur un ciel gris

Le Journal d’Anne Frank : Roxane Duran comme une étoile sur un ciel gris

24 septembre 2012 | PAR Sarah Barry

Le théâtre Rive Gauche propose, avec la permission du fonds Anne Frank, une adaptation de ce monument de la littérature de la Shoah qu’est le Journal d’Anne Frank, sur la base d’une pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt. Une mise en scène quasi filmique, sans grande innovation par rapport à de précédentes transpositions, mais où se révèle la très prometteuse Roxane Duran.

Le départ que prend la pièce signifie aussitôt son principal parti pris : nous sommes en 1945, la guerre est finie, Otto Frank, interprété par Francis Huster, père d’Anne et rescapé, se rend chaque jour à la gare d’Amsterdam dans l’espoir d’y voir arriver ses deux filles. Il doit bientôt se résigner au pire ; Anne et Margot ont succombé dans les camps, tout comme les autres personnes avec lesquelles il s’est caché deux années durant dans une annexe secrète de ses bureaux. Il découvre alors le journal intime que sa fille tenait et que leur complice Miep Gies a pu sauver des rafles nazies. C’est donc par le filtre de son regard que nous découvrons les évènements racontés par Anne durant la guerre.

La pièce jongle entre le bureau où Otto Frank lit le journal, qu’il commente parfois avec Miep Gies, et la reconstitution de l’annexe qui abrita les Frank, les van Pels et Fritz Pfeffer. Anne raconte, son père réalise qu’il ne connaissait pas vraiment sa fille. Elle se montre très mature pour ses treize ans, fait preuve d’un bon sens déconcertant, devient une femme tandis que sa sexualité s’épanouit, jette sur le papier la fureur d’une âme révoltée, qui dépasse la crise d’adolescence. Les séquences du bureau se font quelque peu monotones, notre attention est accaparée par  l’intrigue de l’annexe. Et le jeu ne les met pas en valeur : Gaïa Weiss, interprète de Miep Gies, manque de justesse, d’aisance corporelle, se fait plus actrice que comédienne. Francis Huster n’a pas la place, dans l’abattement résigné du rôle, de déployer des prouesses de talent. Et la musique choisie pour ces moments mélodramatiques d’après-guerre (Adagio pour cordes de Samuel Barber) a trop été utilisée ailleurs à des fins parodiques pour parvenir à toucher les oreilles polluées.

Certes cette confrontation entre un père austère et une adolescente agitée interpelle, bien qu’elle ne soit pas véritablement exploitée dans ses recoins les plus piquants, peut-être par pudeur. Certes on partage l’émotion d’Otto Frank tandis que sa fille revient à la vie entre les pages. Certes le contraste entre le vide lugubre du bureau et le surpeuplement chaleureux de l’annexe évoque au mieux la perte endurée par cet homme. Mais le récit principal, celui du livre, règne en seul maître et oblige la pièce à s’assujettir à son modèle.

Cette adaptation n’est pas sans rappeler le film de 2009 réalisé par Jon Jones. Peut-être est-ce à cause de l’aspect très cinématographique de la mise en scène orchestrée par Steve Suissa, qui fait oublier les planches par le décor et par l’interprétation. D’ailleurs il s’agit là d’évoquer des faits réels, les comédiens incarnant des personnes et non des personnages. On retrouve néanmoins les mêmes moments-clés, les mêmes anecdotes amusantes, la même temporalité dans le déroulement de l’intrigue ; Otto Frank est cet homme noble et patient qui agit comme une sorte d’arbitre au sein de l’annexe ; Margot est discrète et gentille, ainsi que Peter timide et sensible ; Madame van Pels est cette femme excessive et irritante, adjectifs qui s’appliqueraient aussi bien au jeu de Charlotte Tady s’il ne finissait par convaincre le public grâce à sa dimension comique. Car c’est là le petit tour de force de cette adaptation : un humour certes pas vraiment subtil mais efficace. Si au début il se montre aussi frileux dans ses tentatives que dans ses résultats, la mayonnaise finit par prendre et on sourit volontiers, peut-être pour se sortir du drame ambiant. Le spectacle s’en trouve enrichi, tandis que quelques autres détails viennent compléter le bilan : une référence esthétique au théâtre d’ombres en quelque sorte ; une légère utilisation d’images projetées comme recours symboliques pour casser une présentation trop rationnelle ; l’emploi de sursauts pour mettre fin à des moments quelque peu pathétiques dont on redoute une issue ratée.

Mais le fait marquant demeure la performance réalisée par Roxane Duran, pétillante Anne Frank. Cette jeune femme de 19 ans se révèle au monde dans Le Ruban blanc de Michael Haneke, oeuvre qui obtient la Palme d’Or à Cannes en 2009. Elle signe ici son début sur les planches de façon plus que convaincante, en alliant fraîcheur et perspicacité dans l’exécution. C’est elle qui semble porter la pièce ; au-delà de la centralité du rôle, c’est son énergie quasi tyrannique qui lui fait dominer les débats.

Il fallait une fin, autre que l’arrestation et la mort tragique des occupants de l’annexe pour éviter l’évidence. On choisit une embrassade larmoyante entre le père et la fille, qui se mettent à évoquer la fortune des écrits d’Anne, comme une ouverture dans la conclusion. L’amour qui les unit perdure dans cette scène, au-delà de la mort, mais peut-être cela aurait-il pu être suggéré plutôt qu’étalé. Cette issue ne parvient pas tout à fait à être émouvante parce que trop facile, trop premier degré, trop classique, trop grand public.

 

Visuels :

– A la une : Roxane Duran et Francis Huster dans les rôles d’Anne Frank et Otto Frank (c) Laura Cortès

– Grand format d’entête : (c) Laurencine Lot

– Photographie 1 : (c) Laurencine Lot

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Sarah Barry

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