Théâtre
Le visiteur d’Eric-Emmanuel Schmitt, au Théâtre Rive Gauche

Le visiteur d’Eric-Emmanuel Schmitt, au Théâtre Rive Gauche

15 novembre 2021 | PAR Geraldine Elbaz

Prolongée jusqu’à fin février 2022, la pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt couronnée de trois Molière en 1993, revient au Théâtre Rive Gauche avec une distribution impeccable et une mise en scène élégante de Johanna Boyé. Le visiteur expose un étonnant duel où divin et cartésien se confrontent. Le duo Sam Karmann/Franck Desmedt fonctionne à merveille. Le texte est brillant et l’intrigue, passionnante. Une pièce jubilatoire, portée par un quatuor exquis.

L’intrigue

Vienne 1938. Nous sommes à la veille de l’Anschluss, les troupes nazies ratissent les rues de la capitale autrichienne et traquent les Juifs. Sigmund Freud (Sam Karmann) s’obstine à vouloir rester chez lui alors que sa fille Anna (Katia Ghanty) tente en vain de lui faire changer d’avis. Un officier nazi (Maxime de Toledo), coriace et péremptoire, va précipiter ses réflexions : Anna est enlevée par la Gestapo. En proie au désespoir le plus terrible, bousculé par les circonstances tragiques de l’Histoire, Freud se perd dans le chaos de ses pensées quand tout à coup… surgit un visiteur aussi inattendu qu’énigmatique. Qui est-il ? Que veut-il ? Comment sortir de cette situation dramatique ? 

Un texte puissant

L’écriture d’Eric-Emmanuel Schmitt est un régal absolu. Le sujet est fascinant et les dialogues sont à la fois ciselés, percutants et savoureux. C’est fin, intelligent, profond. Le spectateur investit la psyché de Freud, s’identifie à son personnage et vit par procuration une expérience mystique, où les questions philosophiques se heurtent à son système de croyances. 

Comment croire en Dieu face au mal ? Par l’entremise d’une rencontre improbable dans un contexte de barbarie humaine, l’auteur s’interroge et partage son cheminement intellectuel avec le public. Il nous sert une théodicée, ou comment justifier le mal si Dieu existe ? Il renvoie à des questionnements existentiels vertigineux et universels. Le débat est lancé.

Sommes-nous en présence de Dieu ? D’un fou ? D’un mythomane ? D’un imposteur ? Chacun y trouvera la réponse qui lui conviendra, si réponse il y a… mais peut-être que tout réside finalement dans le fait de s’interroger seulement. 

Un quatuor éloquent, une mise en scène inventive

Les comédiens sont tous excellents : 

Sam Karmann, dont la ressemblance physique avec son personnage est frappante, incarne parfaitement un Freud athée, fragilisé, taraudé par sa conscience. Oscillant, dans un moment extrême, entre une furieuse envie de croire et ses principes cartésiens, il nous embarque dans le jeu de son personnage et ses méandres psychologiques. 

Franck Desmedt est magistral. Tel un dandy bondissant, à l’allure joviale, il déambule dans les appartements du père de la psychanalyse et virevolte autour du divan central. On l’observe évoluer sur le plateau, prendre l’espace, s’exprimer avec un phrasé absolument impeccable. Il sert admirablement le texte, souffle concomitamment le froid et le chaud, perd le spectateur qui hésite entre folie pure et incarnation divine. Epoustouflant.

On retrouve avec joie Maxime de Toledo, que l’on avait adoré en Basil dans Le Portrait de Dorian Gray, mis en scène par Thomas Le Douarec. Son rôle de nazi plus vrai que nature, nous donne encore des frissons dans le dos. Juste avec sa voix, son intonation gutturale totalement angoissante, il arrive à nous crisper. Mention spéciale pour son rire sardonique glaçant. Son jeu maîtrisé et sa gestuelle radicale, sans appel, feront le reste. 

Katia Ghanty, enfin, incarne avec talent une Anna Freud déconcertée par l’entêtement farouche de son père et nous communique ce sentiment ambivalent d’urgence, mêlé de frustration.

Les émotions sont tangibles, parfaitement véhiculées et le public vibre avec les comédiens. 

Johanna Boyé signe ici une mise en scène soignée, inventive et novatrice. Le jeu de lumières, le décor, la musique : tous les détails ont été pensés pour servir le sujet. L’orchestration de l’ensemble est une incontestable réussite.

C’est LA pièce à voir et à revoir. 

 

Visuel : (c) affiche 

Le Visiteur

Une pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt

Mise en scène par Johanna Boyé

Au Théâtre Rive Gauche

Jusqu’à fin février 2022

Durée : 1h30 

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Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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